Qu’est-ce qui est petit, puissant, fabrique des avions d’exception et tient tête aux plus grandes puissances européennes ? Il s’agit de Dassault Aviation. L’entreprise française refuse catégoriquement de céder aux exigences d’Airbus et de l’Allemagne concernant le développement du nouvel avion de chasse européen. Au cœur de cette dispute géopolitique et industrielle se trouve le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), un projet colossal destiné à assurer la supériorité aérienne du continent.
Le SCAF : un projet à 100 milliards d’euros dans l’impasse
Avec un budget estimé à 100 milliards d’euros, le SCAF n’est pas un simple avion de chasse, mais un véritable système de systèmes prévu pour 2040. Il inclut un appareil de nouvelle génération (le NGF), entouré de drones autonomes, le tout interconnecté via un cloud de combat en temps réel. Lancé en 2017 suite à un accord entre Emmanuel Macron et Angela Merkel, ce partenariat franco-allemand a ensuite été rejoint par l’Espagne.
Dassault a logiquement été désigné maître d’œuvre grâce à son expertise incontestée. Cependant, face à l’entreprise française se dresse Airbus Defence and Space, qui représente à la fois les intérêts de l’Allemagne et de l’Espagne. Avec deux voix contre une, Dassault se retrouve systématiquement en minorité lors des décisions stratégiques.
Mais le véritable point de rupture réside dans le partage technologique. Éric Trappier, PDG de Dassault, ingénieur cumulant 40 ans de maison, est catégorique : s’il accepte de partager les nouvelles découvertes liées au SCAF, il refuse absolument de livrer le savoir-faire historique de l’entreprise. Pas question d’offrir à ses concurrents un siècle d’expertise, les secrets de fabrication du Rafale ou ses algorithmes de vol ultra-complexes.
L’indépendance, un héritage profondément ancré
Dire non est une véritable tradition chez Dassault. L’histoire commence avec Marcel Bloch, un jeune passionné qui construit son premier avion en 1892. En 1940, devenu un industriel reconnu, il refuse de fabriquer des avions pour le régime nazi. Déporté à Buchenwald, il survit de justesse et reconstruit son empire après la guerre sous un nouveau nom : Marcel Dassault.
Aujourd’hui, l’entreprise reste fermement contrôlée par la famille fondatrice, la troisième plus riche de France, qui détient 66 % du capital et 80 % des droits de vote. C’est le dernier grand constructeur aéronautique mondial à conserver ce modèle familial. Avec ses 14 600 salariés, Dassault a livré plus de 10 000 avions dans 90 pays, générant près de 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Cette culture de l’indépendance a déjà fait ses preuves. Dans les années 1980, la France participait à un programme européen similaire pour construire un avion de chasse. Face aux désaccords, Dassault a claqué la porte pour développer son propre appareil : le Rafale. Résultat ? Un avion 100 % français, sans aucune dépendance étrangère, vendu entre 120 et 250 millions d’euros l’unité, et commandé à 533 exemplaires (dont 114 récemment par l’Inde).
En face, les autres pays européens ont accouché de l’Eurofighter Typhoon. Son bilan est catastrophique : une conception éclatée (l’aile droite en Espagne, l’aile gauche en Italie), un surcoût de 75 % par rapport au budget initial, et un coût unitaire deux fois supérieur à celui du Rafale. C’est précisément ce modèle inefficace que Dassault refuse de reproduire avec le SCAF.
Trois scénarios pour l’avenir de la défense aérienne
Face à ce blocage qui s’éternise, trois issues se dessinent pour l’avenir de l’aviation militaire européenne :
- Le divorce à l’amiable : C’est la solution de plus en plus envisagée. Au lieu d’un seul avion polyvalent, deux appareils distincts verraient le jour. Dassault construirait un chasseur adapté à la dissuasion nucléaire et aux porte-avions français, tandis qu’Airbus concevrait un avion pour l’armée allemande. La coopération se limiterait aux moteurs (avec Safran), aux drones et au cloud de combat.
- Le cavalier seul de Dassault : L’entreprise française pourrait répéter l’histoire du Rafale. Les plans d’un Super Rafale F6 sont déjà à l’étude. Équipé d’une intelligence artificielle, de lasers anti-missiles et capable de contrôler des drones ailiers, il recyclerait 70 % des technologies du Rafale actuel, le rendant bien plus économique que le SCAF.
- La capitulation vers les États-Unis : Le scénario le plus amer pour l’industrie européenne. L’Allemagne pourrait abandonner le projet et se tourner massivement vers le F-35 américain de Lockheed Martin (dont elle a déjà commandé 35 exemplaires en 2022). Un choix risqué, car les acheteurs du F-35 n’ont pas accès au code source et dépendent totalement de Washington pour la maintenance et les mises à jour, transformant l’avion en un simple abonnement technologique dont les États-Unis peuvent couper l’accès à tout moment.
Quel que soit le dénouement, Dassault Aviation ne semble pas menacé. Avec un carnet de commandes plein à craquer et 68 % de son chiffre d’affaires réalisé à l’exportation, l’entreprise a les reins solides. Si le projet SCAF venait à s’effondrer, c’est l’Europe entière qui perdrait une génération d’avance technologique et les 10 milliards d’euros déjà investis. En attendant, Dassault continue d’appliquer la recette qui fait son succès depuis plus d’un siècle : quand on maîtrise un savoir-faire unique au monde, on a le luxe de pouvoir dire non.
Source : MoneyRadar


























































