C’est une affaire qui ressemble à un scénario de série télévisée, sauf que tout est réel. L’affaire Athanor, du nom d’une loge franc-maçonne devenue une véritable officine du crime, s’apprête à être jugée aux assises de Paris. Entre agents dévoyés de la DGSE, barbouzes reconvertis en tueurs à gages et meurtres facturés avec TVA, retour sur l’un des dossiers judiciaires les plus stupéfiants de ces dernières années, décrypté par Laurent Valdiguié, grand reporter à Marianne, invité de l’émission C à vous.
Une arrestation providentielle grâce à un promeneur de chien
Tout commence un matin de juillet 2020, dans une résidence pavillonnaire de Créteil. Un voisin, en train de promener son chien, remarque deux hommes suspects dans une Clio. Ils portent des cagoules et semblent nerveux. Alertée, la police intervient et découvre rapidement que la plaque d’immatriculation du véhicule est recouverte de scotch et que la voiture a été volée. La situation s’envenime lorsque l’un des deux hommes lâche dans le fourgon de police : « On est de la maison », avant de préciser qu’ils appartiennent à la DGSE.
Pour les policiers, le mot « DGSE » agit comme un signal d’alarme. La brigade criminelle, considérée comme l’élite de la police française, prend l’affaire en main et vérifie : les deux individus travaillent effectivement pour les services de renseignement. Interrogés, ils affirment être engagés dans une « opération homo », terme désignant dans le jargon de l’espionnage les opérations d’exécution programmées, habituellement décidées au plus haut niveau de l’État.
De faux espions, vrais gardiens de base militaire
La DGSE prend rapidement ses distances. Elle confirme que les deux hommes sont bien employés par le service, mais pas du tout en tant qu’agents opérationnels. Ils sont en réalité affectés à la base de Cercottes, où sont formés les meilleurs agents du service action. Leur rôle : garder la base. Comme le résume Laurent Valdiguié avec une pointe d’ironie, « ce sont presque des gardes forestiers ». Les services de renseignement démentent catégoriquement toute opération en cours et révèlent que la femme visée ce jour-là n’est pas une agente du Mossad, comme les barbouzes le croyaient, mais une simple coach en entreprise spécialisée dans la formation et l’hypnose.
Cette femme, Marie-Hélène Dini, témoigne du choc subi : « Ma tête avait été mise à prix 70 000 euros. Avec une facture pour récupérer la TVA. Je me dis que ça ne vaut pas cher, la vie de quelqu’un. » Pour elle, l’affaire a été un véritable « tsunami » qui a brisé net une carrière en pleine ascension.
Le flair d’un policier fait basculer l’enquête
Pendant des mois, les enquêteurs piétinent, bloqués sur quatre suspects. Puis un policier de la brigade criminelle, en examinant le téléphone portable de l’épouse de l’un d’entre eux, repère un numéro suspect. Ce numéro remonte jusqu’à un certain Daniel Beaulieu, ancien agent de la DST, le contre-espionnage français. En le surveillant, les policiers constatent qu’il a tout du parfait espion : il ne communique jamais par téléphone et ne donne ses rendez-vous que dans des lieux publics. Petit détail savoureux : lorsqu’on lui demande le code de son portable en garde à vue, il répond 007.
Contre toute attente, alors que les autres suspects observent un silence absolu, Beaulieu parle. Et ce qu’il révèle dépasse tout ce que les enquêteurs imaginaient.
La loge Athanor, chaudron du crime
Daniel Beaulieu appartient à la loge maçonnique Athanor, située à Puteaux dans les Hauts-de-Seine. Le nom « Athanor » désigne le chaudron alchimique censé permettre la fabrication de la pierre philosophale. Mais cette loge n’a rien de philosophique. Beaulieu explique que deux « frères » de la loge, dont l’un se prétend templier de l’Ordre du Temple, sont les commanditaires des opérations criminelles.
Lorsque les policiers lui posent une question ouverte — « Mais il y en a eu d’autres ? » —, Beaulieu répond avec un calme glaçant : « Des homicides, ça se compte sur les doigts d’une main. »
Les enquêteurs découvrent alors que cette petite officine fonctionnait comme un service de recouvrement musclé. Le principe : quand un membre de la loge avait un problème — conflit financier, litige professionnel, différend personnel —, il faisait appel aux barbouzes du réseau plutôt qu’à des huissiers. Le tout facturé, TVA comprise.
Un pilote automobile tué, un syndicaliste menacé
Parmi les drames mis au jour, le plus grave est la mort de Laurent Pasqualini, un pilote de rallye automobile. Un couple de dirigeants d’un laboratoire pharmaceutique dans l’Oise, passionnés de course auto, avait sponsorisé sa voiture à hauteur de 100 000 euros. Souhaitant récupérer leur investissement alors que le pilote était ruiné, ils ont envoyé les barbouzes. L’opération aurait mal tourné dans le garage du pilote. Pour justifier l’intervention violente, ils avaient fait croire aux exécutants que Pasqualini appartenait à des réseaux nationalistes corses.
L’enquête révèle également qu’une autre « opération homo » était en préparation au moment de l’arrestation des deux hommes de Créteil. Cette fois, la cible était un délégué CGT qui posait problème à un couple gérant une usine dans l’Ain. Il s’agissait de « le bousculer un peu ».
Des mobiles d’une petitesse confondante
Ce qui frappe les avocats et les enquêteurs, au-delà de la gravité des faits, c’est la petitesse des mobiles. Un membre de la loge, en conflit avec sa belle-sœur, a demandé à un barbouze de « s’en occuper ». Celui-ci a mis le feu à sa voiture, l’incendie se propageant ensuite au pavillon. La belle-sœur n’a jamais su qui était derrière tout cela. D’autres affaires impliquent des histoires d’adultère ou de querelles de couple.
Le meurtre programmé de Marie-Hélène Dini illustre parfaitement le fonctionnement de cette officine : lors d’une réunion entre « frères » de la loge, Beaulieu annonce un tarif de 50 000 euros, avant de se raviser — « avec mes frais et la TVA, je passe à 70 000 ». Comme le souligne Laurent Valdiguié : « Ce n’est pas meurtre sur ordonnance, c’est meurtre sur facture. »
Des agents dévoyés, mais repérés par leur hiérarchie
La plupart des protagonistes de cette affaire sont d’anciens membres de la DST, de la DCRI ou d’autres services officiels de police et de renseignement. Des hommes qui auraient voulu être de vrais espions, mais qui n’ont jamais dépassé le stade de simples exécutants ou gardiens. Comme le note le journaliste, on sent dans leurs auditions qu’ils « auraient voulu être agents, espions », mais qu’ils ont été écartés, souvent en raison de mauvaises évaluations. La DGSE, en ressortant les rapports d’évaluation des deux barbouzes arrêtés à Créteil, a d’ailleurs confirmé que l’armée avait vu juste sur leur profil.
Marie-Hélène Dini, elle, doit probablement la vie à un simple retard. Le jour de l’arrestation des deux hommes venus pour l’assassiner, elle devait partir avant 8 heures mais s’est trouvée exceptionnellement en retard. En sortant de chez elle, elle a assisté à l’arrestation de ceux qui étaient venus la tuer. Le procès de cette affaire hors norme s’ouvre devant la cour d’assises de Paris.
Source : C à vous – France Télévisions





























































