L’historienne et conférencière Marion Sigaut propose une relecture approfondie de la Révolution française, bien éloignée du récit républicain enseigné dans les manuels scolaires. Au fil d’une conférence fleuve, elle déroule une chronologie minutieuse qui relie la crise de la dette royale, la montée du libéralisme économique et les manœuvres de la franc-maçonnerie pour aboutir au renversement de la monarchie. Un récit qui bouscule les certitudes et invite à reconsidérer ce que l’on croit savoir de cette période fondatrice.
La dette royale, moteur originel de la crise
Marion Sigaut commence par rappeler un principe fondamental de l’Ancien Régime : le prêt à intérêt était interdit. L’usure, c’est-à-dire le fait de prêter une somme et d’en réclamer davantage, était considérée comme un péché, condamnée par l’Église et interdite par les rois. Pour se financer, le roi émettait des rentes : un particulier lui avançait un capital, et le roi versait en retour une rente régulière, récupérable à l’Hôtel de Ville de Paris. Ces rentes étaient viagères, c’est-à-dire qu’elles s’éteignaient à la mort du prêteur.
Selon l’historienne, l’arrivée de Madame de Pompadour dans l’entourage de Louis XV marque un tournant. Issue de milieux financiers, elle aurait poussé le roi à des dépenses considérables, l’obligeant à emprunter sans cesse auprès des amis mêmes qui l’encourageaient à dépenser. La spirale de la dette s’enclenche alors de manière irréversible, aggravée par la guerre de Sept Ans (1756-1763), perdue par la France.
La police des grains et l’offensive des « philosophes »
L’un des piliers de la monarchie française était la police des grains, un système de régulation qui garantissait au peuple un accès au pain à prix raisonnable. Sur les marchés, les ménagères se servaient en premier, puis les boulangers, et enfin les marchands, strictement encadrés. En cas de crise, les autorités pouvaient imposer une taxation, c’est-à-dire fixer un prix négocié entre marchands et population.
C’est ce système protecteur que les penseurs des Lumières vont attaquer frontalement à partir de 1753. Un certain Herbert publie un essai affirmant que l’intérêt personnel est le fondement de toute activité humaine et que la liberté du commerce engendrera ses propres règles. Pour ces intellectuels que Sigaut qualifie de « salonnards », la taxation serait du vol et le grain un produit comme un autre. Leur modèle : l’Angleterre, pays de libre-échange où la misère populaire était pourtant effroyable.
L’historienne insiste : ces penseurs nourrissaient un profond mépris du peuple, affirmant que des prix trop bas « corrompent le peuple » et « créent une race de mendiants ». La Révolution française, affirme-t-elle, sera précisément la victoire de cette idéologie.
Les expériences libérales désastreuses
En 1763, la libre circulation des grains est instaurée pour la première fois. Les prix flambent immédiatement, des émeutes éclatent partout en France. L’expérience est abandonnée en 1769. En 1774, le jeune Louis XVI, à peine monté sur le trône à 20 ans, se voit imposer Turgot comme ministre, un encyclopédiste libéral convaincu qui promet de résoudre la dette sans banqueroute, sans emprunt et sans augmentation d’impôts.
Turgot relance la libre circulation des grains et supprime les corporations. Les résultats sont catastrophiques : les salaires s’effondrent, le prix du pain explose. C’est la guerre des Farines, un soulèvement populaire d’une violence inédite. Sigaut rapporte cette phrase glaçante attribuée à Turgot : confronté à l’impossibilité pour les ouvriers de nourrir leur famille, il aurait déclaré que les femmes et les enfants n’avaient qu’à être mis au travail. « Qui a inventé le travail des enfants ? Turgot, en 1775 », affirme l’historienne.
Necker et les rentes qui ruineront la monarchie
En 1777, Louis XVI nomme le banquier genevois Jacques Necker directeur général des finances. Pour financer la guerre d’indépendance américaine, Necker invente un mécanisme redoutable : des rentes viagères garanties sur trente têtes, de jeunes Genevoises de dix ou onze ans. Tant qu’une seule de ces trente personnes reste en vie, le roi doit continuer à payer. Les anciennes rentes duraient environ vingt ans ; les nouvelles atteindront soixante ans.
En moins de cinq ans, Necker emprunte plus de 530 millions de livres. La France continuera de payer cette dette jusqu’en 1885, soit près d’un siècle après la Révolution. En 1781, il publie un compte-rendu de sa gestion qui dissimule le passif : un budget qui ne fait pas apparaître la dette. Le roi finit par le renvoyer.
Le traité d’Eden et l’effondrement économique
En 1786, sous l’influence de Dupont de Nemours, un traité de libre-échange avec l’Angleterre est signé. L’Angleterre, qui fait travailler les enfants depuis un siècle et dont la main-d’œuvre est misérablement payée, inonde la France de produits manufacturés bon marché. Les conséquences sont désastreuses : des milliers d’ouvriers se retrouvent au chômage, errant de ville en village pour mendier un morceau de pain. En 1787, la libre circulation des grains est inscrite comme « état habituel du royaume », alors que les Français ne cessent de s’y opposer depuis trente ans.
Le rôle central de Philippe d’Orléans et de la franc-maçonnerie
Sigaut place au cœur de son récit la figure de Philippe d’Orléans, cousin du roi et grand maître du Grand Orient de France. Le 9 juillet 1789, trois jours avant la prise de la Bastille, il réunit chez lui des personnalités comme Sieyès, Mirabeau et Necker. L’abbé Sieyès y déclare qu’il faut placer la nation « sous la protection du grand prince qui préside cette illustre assemblée ». On y jure l’expulsion du roi et on proclame le duc régent en consistoire secret.
Le plan d’insurrection est méthodique : remplacer les responsables de la sécurité parisienne, créer une garde bourgeoise, faire croire à la population que les régiments du roi viennent l’égorger, distribuer des listes de proscription. Au Palais-Royal, on jette de l’argent dans des papiers pliés portant la mention : « Soyez des nôtres, l’argent ne vous manquera pas — signé le duc d’Orléans. »
La prise de la Bastille : une émeute de rentiers
Selon l’historienne, la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 n’est pas la victoire populaire que l’on enseigne. La veille, Mirabeau et Danton fabriquent de fausses nouvelles affirmant que les contre-révolutionnaires préparent un massacre des Parisiens. Le renvoi de Necker, annoncé le 11 juillet, sert de détonateur : les rentiers qui ont investi leur fortune dans ses emprunts craignent la ruine.
La Bastille ne tombe pas par un assaut héroïque. Le gouverneur De Launay négocie toute la journée, fait retirer ses canons, accepte même de laisser visiter la forteresse. La garnison ouvre finalement les portes « sur la promesse qu’il ne serait fait de mal à personne ». Le massacre commence aussitôt. De Launay est traîné jusqu’à l’Hôtel de Ville où il est lynché ; sa tête finit au bout d’une fourche, exhibée au Palais-Royal.
Marion Sigaut cite le témoignage d’un député de l’époque : « C’est peut-être à l’existence de ces emprunts que nous devons le commencement de la Révolution. » Et le journaliste Rivarol précisait : « 60 000 capitalistes et la fourmilière des agioteurs ont décidé la Révolution. »
Les symboles républicains sous un nouveau jour
La cocarde bleu, blanc, rouge, imposée comme signe de ralliement dès octobre 1789, n’est autre que la livrée du duc d’Orléans, c’est-à-dire les couleurs portées par ses domestiques. Quant à la Marseillaise, elle arrive à Paris le 30 juillet 1792, chantée non par de véritables Marseillais — ceux-ci sont aux frontières — mais par une troupe hétéroclite de brigands recrutés dans les prisons du pourtour méditerranéen, envoyés pour tenir Paris en coupe réglée.
La naissance de la République : 0,6 % de la population
L’historienne décortique les conditions de la proclamation de la République, le 21 septembre 1792. La victoire de Valmy, présentée comme un triomphe populaire, aurait été en réalité une mise en scène : le général français Dumouriez et le général prussien Brunswick appartenaient tous deux à la même obédience maçonnique et à l’ordre des Frères de Saint-Jean l’Évangéliste.
Les élections à la Convention se déroulent en plein climat de terreur, pendant les massacres de Septembre où 1500 personnes sont exterminées dans les prisons parisiennes par des chômeurs payés à cet effet. Le vote se fait à main levée, devant tout le monde. L’abstention atteint 90 %. Sur 28 millions de Français, seuls les représentants de 0,6 % de la population votent l’abolition de douze siècles de monarchie.
Le génocide vendéen : le plan de dépopulation
La partie la plus glaçante de la conférence concerne la Vendée. En mars 1793, 600 paroisses se soulèvent simultanément contre la levée de 300 000 hommes et la persécution des prêtres réfractaires. Les paysans, organisés en armée catholique et royale, remportent victoire sur victoire face aux troupes républicaines, souvent dirigées par des incompétents nommés pour leurs opinions politiques plutôt que pour leurs compétences militaires.
Mais c’est après la défaite vendéenne, début 1794, que l’horreur atteint son paroxysme. Les colonnes infernales reçoivent l’ordre de tout brûler, tout tuer, ne rien laisser — ni femme, ni enfant, ni bête. Sigaut cite le témoignage de Joachim Vilate, qui rapporte avoir entendu les membres du Comité de salut public calculer qu’il fallait réduire la population française d’un tiers pour réaliser le projet égalitariste de Jean-Jacques Rousseau : donner à chaque famille une parcelle de terre avec une chaumière. La densité étant jugée trop élevée à 1000 habitants par lieue carrée, il fallait la ramener à 700, soit l’élimination d’environ neuf millions de personnes.
Gracchus Babeuf, pourtant robespierriste, invente le mot « populicide » pour désigner ce qui s’est passé en Vendée. Robespierre lui-même déclare à la Convention le 5 février 1794 : « Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la République ou périr avec elle. »
Un écho troublant avec le monde contemporain
Tout au long de sa conférence, Marion Sigaut trace des parallèles entre les mécanismes révolutionnaires et les pratiques actuelles : la dette comme instrument de contrôle, le mépris des élites pour le peuple, la manipulation de l’information, les fausses nouvelles utilisées pour justifier des coups de force, ou encore le vote dans des conditions qui faussent toute expression populaire sincère. Elle rappelle que la constitutionnalisation de l’économie de marché et l’interdiction de la taxation datent précisément de cette période, et que le monde dans lequel nous vivons n’est que « la suite logique de cette révolution ».
L’historienne conclut néanmoins sur une note d’espoir, estimant que le système fondé sur le mensonge est en train de se fissurer de toutes parts : « La vérité suinte de partout. Ils n’arrêteront pas cette vérité. »
Source : Nicolas BOUVIER

































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