Sur le site archéologique de Taposiris Magna, à l’ouest d’Alexandrie, deux momies de haut rang datant de l’époque de Cléopâtre ont été mises au jour dans une chambre funéraire scellée depuis deux millénaires. Une découverte qualifiée de « sensationnelle » par les archéologues, qui relance l’éternelle question : la tombe de la dernière reine d’Égypte et de son amant Marc-Antoine se trouve-t-elle là, sous les ruines de ce temple antique ?
Une tombe intacte aux feuilles d’or
Bien que la chambre funéraire n’ait pas été perturbée depuis 2000 ans, les momies sont dans un état de conservation médiocre, l’eau s’étant infiltrée à l’intérieur. Mais des indices cruciaux révèlent un fait remarquable : les corps étaient à l’origine entièrement recouverts de feuilles d’or, un luxe réservé aux plus hauts dignitaires de la société ptolémaïque. Selon les archéologues, il est probable que ces deux personnages aient interagi directement avec Cléopâtre elle-même.
L’ouverture de cette première tombe intacte découverte à Taposiris Magna a été filmée pour un documentaire de Channel 5, intitulé The Hunt for Cleopatra’s Tomb, diffusé le 16 juillet 2020. La séquence est présentée par le Dr Glenn Godenho, maître de conférences en égyptologie à l’Université de Liverpool, qui qualifie la trouvaille de « phénoménale ».
« Bien que désormais couvertes de poussière après deux millénaires sous terre, ces momies devaient être spectaculaires à l’époque. Être recouvert de feuilles d’or montre qu’ils étaient des membres importants de la société. »
Les radiographies ont permis d’établir qu’il s’agit d’un homme et d’une femme. L’une des hypothèses avancées est qu’ils auraient été des prêtres ayant joué un rôle clé dans le maintien du pouvoir des pharaons. L’une des momies porte d’ailleurs l’image d’un scarabée — symbole de renaissance — peinte sur la feuille d’or.
Cléopâtre, dernière reine d’une dynastie disparue
Cléopâtre fut la dernière souveraine d’une dynastie impitoyable qui régna sur le royaume ptolémaïque pendant près de trois siècles. Pourtant, à ce jour, aucun tombeau de pharaon ptolémaïque n’a jamais été retrouvé. Les fouilles à Taposiris Magna sont dirigées depuis plus de quatorze ans par la Dr Kathleen Martínez, plus convaincue que jamais que la tombe de Cléopâtre s’y trouve. Seul un infime pourcentage du vaste site a pourtant été exploré.
Dans le documentaire, les caméras filment l’archéologue à l’instant où la chambre funéraire est ouverte pour la première fois. Après avoir retiré une dalle de calcaire au ciseau et au marteau, elle jette un coup d’œil par un petit trou et s’exclame : « Oh mon dieu, il y a deux momies… Voyons cette merveille. »
Parmi ses précédentes découvertes figurent une statue sans tête d’un pharaon — probablement Ptolémée IV, ancêtre de Cléopâtre — et une plaque de fondation indiquant que le temple était dédié à la déesse Isis. Or, Cléopâtre se considérait comme « l’incarnation humaine d’Isis », précise Martínez. Sur le site de l’autel du temple, où les prêtres faisaient leurs offrandes aux dieux, 200 artefacts portant le nom et le visage de la reine ont également été exhumés.

Le vrai visage de Cléopâtre
Cette « découverte incroyable » relie non seulement Cléopâtre directement à Taposiris Magna, mais révèle aussi une image saisissante de la souveraine. Selon Glenn Godenho, son nez proéminent et son double menton ne correspondent pas à la beauté classique immortalisée par Hollywood et Elizabeth Taylor. Pourtant, c’est bien ainsi qu’elle souhaitait être représentée, puisque les pièces de monnaie auraient été frappées sur ses instructions directes.
Les historiens ont longuement loué son charisme et sa capacité à susciter la passion chez deux des hommes les plus puissants du monde antique : Jules César, avec qui elle eut un fils, et Marc-Antoine, son amant pendant plus d’une décennie et père de trois de ses enfants. Mais sa beauté, raconte l’historien grec Plutarque, n’était pas « celle qui étonne ceux qui la voient. L’interaction avec elle était captivante, et son apparence, son esprit et sa force de persuasion, son caractère qui accompagnait chaque échange, étaient stimulants. Son ton et sa langue étaient comme un instrument à cordes. »
Deux théories rivales pour le tombeau perdu
La recherche du tombeau de Cléopâtre — et donc de celui de Marc-Antoine — oppose depuis plusieurs années deux fouilles concurrentes. Certains chercheurs estiment que la reine a été enterrée à Alexandrie, ville où elle est née et a régné depuis son palais royal, cité décimée par le tsunami de 365 après J.-C. D’autres pensent que son dernier lieu de repos pourrait se trouver à une cinquantaine de kilomètres de là, dans l’ancien temple de Taposiris Magna, construit par ses ancêtres ptolémaïques sur le delta du Nil.
Après l’assassinat de César et la déclaration de guerre du Sénat romain contre Cléopâtre, Marc-Antoine, son amant et allié, trahit Rome pour rejoindre son camp. Après la victoire décisive d’Octave, héritier de César, à la bataille d’Actium, les deux amants se retirent à Alexandrie, où Octave assiège la cité jusqu’au suicide d’Antoine puis de Cléopâtre. L’historien romain Dion Cassius rapporte que le corps de Cléopâtre a été embaumé comme celui d’Antoine, et Plutarque note que, sur ordre d’Octave, la dernière reine d’Égypte fut enterrée aux côtés de son époux romain. Mais nul ne sait aujourd’hui où se trouve ce tombeau. L’ancienne Alexandrie repose désormais à environ six mètres sous le niveau de la mer, victime de tremblements de terre, raz-de-marée et affaissements de terrain.
Les fouilles sous-marines d’Alexandrie
Au cours des dernières décennies, les archéologues ont exploré la localisation approximative où le tombeau aurait pu se trouver. Les fouilles sous-marines lancées en 1992 par l’explorateur français Franck Goddio et l’Institut européen d’archéologie sous-marine ont permis de cartographier les parties immergées de l’ancienne Alexandrie : colonnes, esplanades, sols des palais royaux désormais submergés. Sphinx en pierre, pavés géants en calcaire, colonnes de granit et chapiteaux ont été remontés à la surface.
« Mon rêve est de mettre au jour une statue de Cléopâtre », confie Goddio. Jusqu’à présent, les recherches sous-marines n’ont toutefois pas permis de localiser le tombeau.

Taposiris Magna, le sanctuaire d’Osiris et d’Isis
Plus récemment, c’est un temple du désert situé à l’ouest d’Alexandrie qui a concentré toutes les attentions. Une reine de l’envergure intellectuelle de Cléopâtre n’aurait-elle pas choisi un lieu spirituellement plus signifiant que le centre d’Alexandrie pour son ultime repos, aux côtés de son bien-aimé Marc-Antoine ? Après avoir étudié plus d’une douzaine de temples, Kathleen Martinez s’est tournée vers les ruines de Taposiris Magna.
Le temple aurait connu trois usages successifs : sanctuaire ptolémaïque, fort romain puis église copte. L’égyptologue Zahi Hawass s’était demandé si un buste en granit noir d’Isis exhumé sur place par l’archéologue hongrois Vörös pouvait représenter le visage de Cléopâtre elle-même. En octobre 2005, de nouvelles fouilles sont lancées : prévues pour deux mois, elles s’étirent à trois mois, puis à cinq ans, puis bien davantage encore.

Sur le socle rocheux au centre du site, des fragments de colonnes ont permis à Hawass et Martinez de conclure qu’il ne s’agissait pas d’un temple dédié à Isis, mais à Osiris, orienté sur l’axe est-ouest. Au nord se trouvaient les traces d’une chapelle vouée au culte d’Isis ; au sud, une fosse rectangulaire creusée dans la roche.

Tunnels souterrains et découvertes troublantes
Kathleen Martinez espérait démontrer que le temple comptait parmi les plus sacrés de son temps, qu’il était dédié au culte conjoint d’Osiris et d’Isis, et que des tunnels avaient été creusés sous les murs de l’enceinte. Dès la première année de fouilles, elle découvre un puits ainsi que plusieurs chambres souterraines et tunnels. « L’une de nos plus grandes questions est : pourquoi ont-ils creusé des tunnels d’une telle ampleur ? Ce devait être pour une raison très significative », explique-t-elle.
En 2006 et 2007, l’équipe égypto-dominicaine met au jour trois petits gisements de fondation dans le coin nord-ouest du temple d’Osiris. Ces gisements relient définitivement le temple au règne de Ptolémée IV, soit un siècle et demi avant Cléopâtre. En 2007, les archéologues découvrent également le squelette d’une femme enceinte morte en couches : les os minuscules du bébé reposaient entre ses hanches, sa mâchoire était distendue — suggérant son agonie — et sa main droite serrait un petit buste en marbre blanc d’Alexandre le Grand. « C’est un mystère », souligne Martinez, qui a fait construire un cercueil pour la mère.
Taposiris Magna est désormais l’un des sites archéologiques les plus actifs d’Égypte. Plus d’un millier d’objets y ont été retrouvés, dont 200 jugés significatifs : poteries, pièces de monnaie, bijoux en or, têtes brisées de statues — probablement détruites par les premiers chrétiens.

Une théorie controversée
Le tombeau de Cléopâtre demeure pourtant hors de portée. Le règne de la reine ne s’est-il pas effondré trop vite pour qu’elle puisse faire édifier une tombe secrète ? Les détracteurs de la théorie de Martinez soulignent qu’il est rare en archéologie d’annoncer ce que l’on cherche puis de le trouver. « Il n’y a aucune preuve que Cléopâtre ait essayé de cacher sa tombe, ou aurait voulu le faire », affirme Duane Roller, spécialiste de l’histoire de Cléopâtre. « Il lui aurait été difficile de le cacher à Octave, qui a supervisé son enterrement. De toute évidence, elle a été enterrée avec ses ancêtres. Les éléments associés à Cléopâtre exhumés à Taposiris Magna ne suffisent pas, car on en trouve dans de nombreux endroits en Égypte. »
Martinez répond avec une hypothèse audacieuse :
« Octave connaissait et a autorisé l’endroit où elle avait été enterrée. Mais ce que je crois — et ce n’est qu’une théorie — c’est qu’après le processus de momification, les prêtres de Taposiris Magna ont enterré les corps de Cléopâtre et de Marc-Antoine dans un endroit différent, sans l’approbation des Romains, un lieu caché sous la cour du temple. Cléopâtre voulait être enterrée avec Antoine pour reconstituer la légende d’Isis et d’Osiris. Le vrai sens du culte d’Osiris est qu’il accorde l’immortalité : après leur mort, les dieux permettraient à Cléopâtre de vivre avec Antoine dans une autre forme d’existence, afin qu’ils aient la vie éternelle ensemble. »
D’autres experts pensent au contraire que Cléopâtre a été enterrée à la hâte à Alexandrie même, ville d’où elle gouvernait l’Égypte jusqu’à sa mort, qui aurait été causée par le venin d’un serpent.
Prêtres ou souverains ? Le mystère persiste
Les deux momies couvertes d’or désormais découvertes sont considérées comme appartenant à des prêtres ou à des personnalités de la dynastie ptolémaïque. Aucune offrande, aucun cartouche, aucun artefact identifiant ne les accompagne — ce qui pourrait paradoxalement coller à l’hypothèse d’une inhumation discrète et précipitée dans une période trouble. Et il s’agit bien d’un homme et d’une femme. Seules des analyses ADN approfondies et des datations précises pourraient un jour éclairer leur véritable identité.
À noter qu’un autre documentaire abordant le sujet, Cleopatra: Sex, Lies and Secrets, a été diffusé en juin 2020 sur Science Channel, produit par Arrow Media, Handel Productions et Rezolution Pictures. Entre juin et juillet 2020, le statut des deux momies est passé de potentiels pharaons à probables prêtres… L’histoire devra encore patienter avant de livrer son verdict définitif.
Source : sciences-faits-histoires.com — Article complémentaire sur Al Bawaba.

























































