Au nord du Soudan, dans la vallée du Nil, un site archéologique pourrait bien bouleverser notre compréhension de l’histoire africaine. À Doukki Gel, à environ 1 300 kilomètres au sud du Caire, les fouilles révèlent les vestiges d’une cité aux contours étranges, dont l’architecture ne ressemble à rien de connu dans la vallée du Nil ni en Afrique centrale. Les chercheurs y voient désormais la preuve qu’une civilisation africaine sophistiquée existait bien avant la conquête égyptienne, contredisant l’idée selon laquelle l’histoire de cette partie du continent serait pratiquement vierge avant le Moyen Âge.
Un site longtemps négligé à 700 mètres de Kerma
Lors des grandes campagnes de fouilles menées au début du XXᵉ siècle sur la ville antique de Kerma, capitale du royaume nubien, la cité voisine de Doukki Gel — distante d’à peine 700 mètres — fut curieusement laissée de côté. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que Charles Bonnet, à la tête de la mission archéologique suisso-franco-soudanaise, choisit d’étendre ses recherches au second site. L’archéologue et épigraphiste Dominique Valbelle rejoint l’équipe en 1996, et les découvertes s’enchaînent.

L’une des plus spectaculaires reste celle, en 2003, des pharaons noirs : sept statues monumentales en granit, recouvertes d’or, représentant les souverains soudanais de la XXVᵉ dynastie égyptienne (744 à 656 avant J.-C.) et leurs successeurs napatéens. Ces statues, dont les reproductions ont été présentées au Louvre dans l’exposition Pharaon des Deux Terres en 2022, ont été extraites d’une cachette mise au jour à Doukki Gel.

Un ménénou égyptien bâti sur une cité africaine
Vers le milieu du IIᵉ millénaire avant notre ère, le pharaon Thoutmosis Iᵉʳ conquiert le pays de Kouch — la Haute Nubie — et installe au-dessus du site de Doukki Gel un « ménénou », c’est-à-dire un centre fortifié destiné à diffuser l’idéologie monarchique égyptienne et à collecter les tributs des territoires soumis. Le site portait alors un nom issu d’une épithète divine : Panébès, « le jujubier », arbre sacré particulièrement répandu dans la région.
En 2012, les archéologues réalisent une découverte stupéfiante : ce ménénou avait été édifié sur les ruines d’une cité africaine antérieure, à l’architecture totalement étrangère aux canons égyptiens. Avant d’y construire trois temples — dédiés notamment à plusieurs formes d’Amon — et leurs annexes domestiques, les Égyptiens avaient dû détruire d’impressionnantes fortifications protégeant cette ville cérémonielle, peuplée de palais immenses et de temples circulaires. Plusieurs sanctuaires indigènes furent toutefois conservés à l’intérieur des nouvelles enceintes. Une révolte, à la fin du règne de Thoutmosis Iᵉʳ ou au début de celui de Thoutmosis II, détruit le ménénou, qui sera reconstruit et transformé par tous les pharaons de la XVIIIᵉ dynastie jusqu’à l’époque amarnienne.

« Doukki Gel signifie la « colline rouge ». Ce nom a été donné à cause des amoncellements de moules à pain, qui, en général, sur les sites archéologiques de la vallée du Nil, désignent les endroits où se trouvent des temples, et cela correspond au grand nombre d’offrandes faites aux dieux de ces temples », explique Dominique Valbelle.
Des bâtiments ronds et ovales : une architecture inconnue
En 2018, une nouvelle campagne révèle des structures qui défient toute classification connue : des dizaines de bâtiments, tous circulaires ou ovales, pouvant abriter jusqu’à 1 400 colonnes. Une découverte d’autant plus troublante que la ville voisine de Kerma, contemporaine, présente une architecture aux formes carrées et rectangulaires, proche du style égyptien.
« Donc des constructions monumentales, extraordinaires et qui rendent compte d’États extrêmement complexes avec des structures assez sophistiquées et une architecture totalement inconnue, qu’on considère comme étant de type africain parce que tout est circulaire ou ovale. » — Dominique Valbelle
Les archéologues identifient ces bâtiments comme des palais cérémoniels : entièrement occupés par des colonnes, ils n’offrent que d’étroits cheminements menant à des trônes. La circulation y était donc strictement codifiée, suggérant une fonction rituelle. À côté, des temples plus petits mais à l’architecture tout aussi complexe ont été mis au jour, avec autels et chemins de procession intérieurs.
Juste avant la pandémie de Covid-19, qui a ralenti les fouilles avec l’instabilité politique du Soudan, la mission a découvert un bâtiment encore plus singulier, antérieur à l’occupation égyptienne :
« La mission de Kerma-Doukki Gel avait découvert un bâtiment extraordinaire qui comprenait des salles de réunion, avec des trônes ou des sièges de dimensions différentes. C’est-à-dire qu’il y avait des gens importants et des gens moins importants dans ces salles. Là, on a vraiment des lieux de réunions, donc on a considéré que c’était le lieu de la résistance contre les velléités égyptiennes d’occupation. » — Dominique Valbelle
Cette interprétation est confortée par un texte égyptien — un graffito retrouvé dans une tombe au sud de l’Égypte — qui mentionne explicitement une coalition de peuples « venus de très loin » s’opposant à l’expansion égyptienne avant la conquête du pays de Kouch.
Une civilisation africaine antérieure à l’histoire connue
Les structures circulaires et ovales découvertes à l’hiver 2017-2018 sont datées entre 2000 et 1500 avant J.-C., mais des analyses ultérieures suggèrent une origine encore plus ancienne. Pour Charles Bonnet, l’enjeu dépasse largement la seule archéologie soudanaise :
« Je crois pouvoir dire que l’on a affaire à une civilisation africaine, d’Afrique centrale. Parce qu’on ne peut pas avoir une architecture aussi sophistiquée sans de longs siècles d’élaboration. On découvre un État sophistiqué qui commence à une période bien antérieure à l’histoire africaine. C’est un point fondamental qui est sans doute, pour les générations futures, l’un des grands points pour comprendre le développement universel de l’homme. » — Charles Bonnet
L’archéologue, considéré comme le doyen des chercheurs travaillant au Soudan, insiste sur le caractère totalement inédit de l’architecture mise au jour : « Cette architecture est inconnue, il n’y en a pas d’exemples en Afrique centrale ou dans la vallée du Nil. Nous ne connaissons pas beaucoup de temples ronds dans le monde pour comparer. »
Ses recherches ont déjà permis, ces dernières décennies, de mettre en lumière l’héritage proprement africain de l’ancien royaume de Kerma (2500 – 1500 ans avant notre ère), longtemps interprété à travers le seul prisme égyptien. À la fin du XIXᵉ siècle, l’archéologue américain George Reisner pensait encore que le grand monument central de Kerma était les restes d’un palais égyptien construit en terre étrangère. Nous savons aujourd’hui qu’il s’agit du temple principal d’une cité indigène qui s’est développée entre 2350 et 1550 avant notre ère.
D’énormes fortifications et une coalition régionale
Parallèlement à la découverte des temples ronds, Charles Bonnet a relevé à Doukki Gel d’« énormes fortifications », signe selon lui que le site recèle encore d’autres trésors. « Cela signifie que cette partie du monde était défendue par une coalition, probablement par le roi de Kerma avec des gens venant du Darfour et du centre du Soudan, contre les Égyptiens, qui voulaient contrôler le commerce en Afrique centrale », explique-t-il.
La Nubie, qui correspond aujourd’hui à une partie du nord du Soudan et du sud de l’Égypte, était alors réputée pour ses matières précieuses : or, ivoire, ébène. Le contrôle de ce carrefour commercial constituait un enjeu stratégique majeur pour les pharaons.

« Nous découvrons un nouveau monde et c’est le monde africain », souligne Charles Bonnet. « Ce pays est énorme, c’est le cœur de l’Afrique avec de nombreuses influences venant de la mer Rouge, du Darfour et du Kordofan. Nous disposons ici d’une histoire du monde extraordinaire, et peut-être que dans quelques années nous aurons une Soudanologie au même titre que l’Égyptologie. »
Wadi El-Arab et Boucharia : des racines bien plus anciennes
Doukki Gel n’est d’ailleurs pas un cas isolé. D’autres sites dans la région éclairent la longue préhistoire africaine. Wadi El-Arab, par exemple, livre une succession d’occupations stratifiées couvrant deux millénaires (8200 – 6200 avant J.-C.) et fournit des informations précieuses sur les origines du pastoralisme africain. On y a découvert un secteur funéraire avec des sépultures datées entre 7000 et 6500 avant J.-C., probablement les plus anciennes sépultures néolithiques du continent.

Le site de Boucharia, lui, a livré la plus ancienne production de poterie connue au Soudan, datée de 8300 avant J.-C., ce qui ouvre la question des relations possibles avec les céramiques sahariennes contemporaines.
Quelle hypothèse pour expliquer cette cité enfouie ?
Une hypothèse avait été avancée selon laquelle la ville enterrée sous le ménénou aurait été édifiée juste après la première guerre menée contre les Nubiens par Sésostris Iᵉʳ, de la XIIᵉ dynastie. Sous Amenemhat II, les Kouchites vinrent payer tribut, mais brièvement. De nouveaux préparatifs militaires furent engagés par Sésostris II, puis Sésostris III (r. 1872-1854) descendit avec son armée jusqu’à Semna, bien au-delà de la deuxième cataracte, qu’il fortifia par sept forteresses.
Cette installation aurait alors pu être contemporaine d’une coalition dressée contre les pharaons. Comme l’architecture circulaire ne correspond ni au style égyptien ni au style nubien de Kerma, il pourrait s’agir d’un peuple allié à Kerma contre l’hégémonie égyptienne, originaire d’une région plus lointaine d’Afrique. Mais la datation revue à la baisse remet désormais en cause cette première hypothèse : la cité semble bien plus ancienne, soulevant une question vertigineuse — quel peuple, quelle civilisation africaine a pu construire si rapidement de tels temples et infrastructures ?
L’enjeu d’une histoire africaine encore à écrire
Comme le rappelle Dominique Valbelle, « il faut bien prendre en compte le fait qu’en Afrique, en dehors de l’Égypte, on a un vide de nos connaissances entre la préhistoire — qui se termine vers -3 500 avant J.-C. — et le XIVᵉ siècle de notre ère ». Les découvertes de Doukki Gel pourraient combler une partie de ce vide considérable.
Charles Bonnet livre, à ce sujet, une réflexion plus large sur la responsabilité scientifique :
« Je crois que nous avons fait ou nous faisons la preuve que cela vaut la peine de se préoccuper du passé de l’Afrique centrale, car je suis certain qu’à l’époque où en Europe l’homme vivait dans des grottes de manière extrêmement rudimentaire, en Afrique prenait place une préhistoire et une histoire de première importance. Simplement, on ne la connaît pas. Mais le risque dans le monde moderne où tout avance très vite, où le dynamisme est prêché comme une religion, est de voir disparaître les vestiges de cette civilisation africaine avant de les reconnaître. » — Charles Bonnet
Les fouilles à Doukki Gel sont loin d’être terminées, et chaque saison apporte son lot de révélations. Une cité monumentale qui « sort du néant » vers 4400 ans avant notre ère et disparaît sous une autre ville environ 3 500 ans plus tard interroge profondément notre récit des origines de la civilisation. Comme le résume Charles Bonnet : « Nous devons retrouver les racines de cette architecture… c’est le secret de l’Afrique. »
Source : sciences-faits-histoires.com


























































