Une avancée majeure pour l’histoire de l’écriture est passée largement inaperçue à la fin de l’année 2020, éclipsée par l’actualité sanitaire. Pourtant, un archéologue français est parvenu à percer le mystère de l’élamite linéaire, un système d’écriture utilisé en Iran il y a 4400 ans. Cette percée bouleverse une certitude bien établie : le sumérien ne serait plus la plus ancienne écriture connue au monde. Sa version archaïque, dite proto-élamite, remonte en effet à environ 3300 avant J.-C., soit exactement à la même époque que le proto-cunéiforme mésopotamien et les hiéroglyphes égyptiens.
Une annonce qui rejoint le panthéon des grands déchiffrements
L’annonce, faite le 27 novembre 2020 par l’archéologue François Desset, du Laboratoire Archéorient à Lyon et professeur à l’Université de Téhéran depuis 2014, fait écho aux travaux des plus grands déchiffreurs de l’histoire : l’abbé Barthélémy, Sylvestre de Sacy ou encore Champollion. Réunis en visioconférence depuis le département des biens culturels de l’Universita degli Studi di Padova, à Padoue (Italie), les spécialistes ont accueilli la nouvelle avec enthousiasme.
Voilà en effet plus d’un siècle que ce système d’écriture, employé sur le plateau iranien dans l’ancien royaume d’Élam (actuel Iran) entre la fin du IIIᵉ et le début du IIᵉ millénaire avant notre ère, résistait à toute tentative de déchiffrement, à l’image du linéaire A crétois ou de l’écriture de la vallée de l’Indus. « Cette écriture avait été découverte pour la première fois sur l’antique site de Suse en 1901, et depuis 120 ans nous n’étions pas parvenus à lire ce qui avait été inscrit il y a 4400 ans, faute d’avoir trouvé la clé », explique François Desset. La quarantaine imposée à Téhéran et la collaboration de trois confrères — Kambiz Tabibzadeh, Matthieu Kervran et Gian-Pietro Basello — ont permis d’aboutir.

Deux écritures sœurs, et non une mère et sa fille
Jusqu’ici, les plus anciens exemples d’écriture connus provenaient de Mésopotamie (Irak actuel) et remontaient à l’âge du Bronze, vers 3300 avant J.-C., avec les fameuses tablettes proto-cunéiformes. Le déchiffrement de l’élamite linéaire vient remettre en cause cette suprématie.
« Nous découvrons que vers 2300 avant J.-C., un système d’écriture parallèle existait en Iran, et que sa version la plus ancienne — l’écriture proto-élamite (3300 à 2900 avant J.-C.) — remontait aussi loin dans le temps que les premiers textes cunéiformes mésopotamiens », précise François Desset dans un entretien à Sciences et Avenir. « Je peux aujourd’hui affirmer que l’écriture n’est pas d’abord apparue en Mésopotamie puis plus tard en Iran : ces deux systèmes ont été contemporains. Il n’y a pas eu une écriture mère dont le proto-élamite serait la fille, il y a eu deux écritures sœurs. »
Plus encore, le chercheur établit qu’il n’a pas existé en Iran deux systèmes d’écriture indépendants, comme on le pensait jusque-là, mais une seule et même écriture, soumise à une évolution historique sur deux périodes distinctes. Le plateau iranien doit donc désormais être pleinement intégré aux reconstitutions historiques portant sur les origines de l’écriture.
Une écriture purement phonétique, unique en son temps
C’est la forme la plus récente de l’écriture iranienne — l’élamite linéaire — qui a pu être déchiffrée. Le corpus se compose actuellement de quarante inscriptions provenant du sud de l’Iran, depuis l’antique ville de Suse jusqu’au sud-est iranien (Shahdad, Konar Sandal/Jiroft), en passant par le Fars (région de Kam Firouz, plaine de Marv Dasht).
Contrairement au cunéiforme mésopotamien, qui est un système mixte alliant phonogrammes (signes notant un son) et logogrammes (signes notant une chose, une idée, un mot), l’élamite linéaire présente la particularité, unique au monde au IIIᵉ millénaire avant J.-C., d’être une écriture purement phonétique, avec des signes notant des syllabes, des consonnes et des voyelles. Utilisée d’environ 3300 à 1900 avant J.-C., elle a connu un net processus d’« écrémage » : des 300 signes employés à l’origine dans les tablettes proto-élamites (dont la majorité est aujourd’hui conservée au Musée du Louvre), il n’en restera plus que 80 à 100 dans sa version récente. Une centaine de signes, donc, utilisés en continu pendant près de 1400 années, généralement écrits de droite à gauche et de haut en bas.

Le déclic des « vases gunagi »
Pour Desset, le « déclic » s’est produit en 2017 lors de l’analyse d’un corpus de huit textes inscrits sur des vases en argent dits « vases gunagi », datés vers 2000-1900 avant J.-C. et provenant de tombes de la région de Kam Firouz (aujourd’hui dans une collection privée à Londres). Les séquences de signes, très répétitives et standardisées, ont permis à l’archéologue de repérer les graphies des noms de deux souverains, Shilhaha et Ebarti II (régnant tous deux vers 1950 avant J.-C.), ainsi que celle de la principale divinité du sud-ouest iranien, Napirisha.
Cette première étape, publiée en 2018, a permis d’aboutir au déchiffrement complet, dont la publication scientifique est prévue en 2021. À titre d’exemple, un magnifique vase en argent découvert dans la région de Marv Dasht dans les années 1960 et conservé au Musée National de Téhéran livre désormais ce message : « À la dame de Marapsha, Shumar-asu, j’ai fait ce vase en argent. Dans le temple qui sera célèbre par mon nom, Humshat, je l’ai déposé en offrande pour toi avec bienveillance. »
« Je travaille sur ces systèmes d’écriture depuis 2006. Je ne me suis pas levé un matin en me disant que j’avais déchiffré l’élamite linéaire. Cela m’a pris plus de dix ans et je n’ai jamais été certain d’y parvenir », confie le chercheur. La plupart des textes sont des inscriptions royales très répétitives, dédicacées à d’anciens dieux : « Je suis [le nom], le grand roi de [nom], le fils de [nom du père], j’ai fait cet objet pour [nom du dieu ou d’une personne]. »
Une langue isolée enfin accessible dans sa propre écriture
L’élamite linéaire note une langue particulière, l’élamite, un isolat linguistique qu’aucune famille connue ne permet aujourd’hui de rattacher, à l’instar du basque. « Jusqu’à ce déchiffrement, tout ce que nous savions des populations occupant le plateau iranien provenait d’écrits mésopotamiens. Ces nouvelles découvertes vont enfin nous permettre d’accéder au point de vue propre des hommes et des femmes occupant un territoire qu’ils désignaient eux-mêmes par Hatamti. Le terme d’Élam, par lequel nous le connaissions, n’est en fait qu’un concept géographique externe, formulé par leurs voisins mésopotamiens », souligne Desset.

La portée de la percée se déploie sur trois axes : l’histoire iranienne, le développement de l’écriture en Iran et au Proche-Orient (avec la continuité entre proto-élamite et élamite linéaire), et la langue hatamtite elle-même, désormais documentée dans sa forme la plus ancienne et accessible pour la première fois autrement que par le cunéiforme mésopotamien. Pour Massimo Vidale, le protohistorien italien organisateur de la conférence de Padoue, « la France, par ce nouveau décryptage, maintient sa primauté dans le “craquage” des anciens systèmes d’écritures perdus ! ». Quant à Desset, il s’est déjà lancé dans le déchiffrement des tablettes proto-élamites, pour lesquelles il considère avoir « ouvert une autoroute ». La notice consacrée à l’élamite linéaire recense progressivement ces avancées.
Langue et écriture : ne pas confondre
Il est essentiel de distinguer la langue (les sons parlés) de l’écriture (les signes visuels). Un même système d’écriture peut servir à transcrire plusieurs langues : l’alphabet latin transcrit aussi bien le français que l’anglais, l’italien ou le turc. De même, le cunéiforme mésopotamien notait l’akkadien (langue sémitique), le vieux perse (langue indo-européenne) ainsi que l’élamite et le sumérien (isolats linguistiques). Inversement, une langue peut s’écrire avec différents systèmes : le persan s’écrit aujourd’hui avec l’alphabet arabe en Iran, le cyrillique au Tadjikistan, et fut autrefois noté en cunéiforme à l’époque achéménide ou en alphabet araméen à l’époque sassanide.
Jusqu’à présent, l’élamite n’était connu qu’à travers le cunéiforme. Avec le déchiffrement de l’élamite linéaire, nous y accédons par un système probablement développé spécifiquement pour cette langue, et qui en reflète mieux les subtilités phonologiques. Ce travail s’inscrit dans la lignée de grandes percées : l’abbé Barthélémy (1716-1795) déchiffra l’alphabet palmyréen en 1753 puis l’alphabet phénicien en 1754 ; Jean-François Champollion (1790-1832) perça les hiéroglyphes égyptiens ; Henry Creswicke Rawlinson (1810-1895) fut l’un des quatre co-déchiffreurs du cunéiforme akkadien ; Michael Ventris (1922-1956) déchiffra en 1952 le linéaire B crétois.
Élam, Hatamti et les traces bibliques
Élam est cité 28 fois dans l’Ancien Testament de la Bible, mais le nom Hatamti n’apparaît qu’une seule fois, sous la plume du prophète Nahum, et avec une erreur : il désigne « la porte Hatamti » mais en référence à l’Assyrie et à Ninive. Le rapprochement entre les écrits assyro-sumériens et plusieurs textes bibliques est désormais bien établi : épopée de Gilgamesh et récit du Déluge universel (par extension l’Arche de Noé), début de l’histoire de Moïse (qui reprend celle de Sargon l’Akkadien), Code de Hammourabi, etc. La déportation de l’élite hébraïque à Babylone explique cette transmission de matériaux historiques et mythologiques, utilisés ensuite pour réunifier un peuple disparate.
Le berceau du peuple élamite se situait sur les hautes terres de l’Iran actuel, autour de la ville d’Anshan, dans une zone périphérique au Croissant fertile. Dès le IVᵉ millénaire avant J.-C., les Élamites seraient descendus de leurs montagnes pour coloniser la bordure orientale de la riche plaine alluviale mésopotamienne, où ils créèrent leur capitale, Suse. La Bible présente Élam comme un petit-fils de Noé et un fils de Sem, ancêtre des peuples sémites. Or, d’après les linguistes, l’élamite n’est ni sémitique (comme l’akkadien, l’assyrien, le babylonien, l’hébreu ou l’arabe), ni indo-européen (comme le perse, l’arménien, le kurde) : ses racines restent mystérieuses. Le peuple lui-même se serait distingué par un teint très foncé, comparable à celui des Tamouls du sud de l’Inde.
Une écriture plus ingénieuse que le cunéiforme
Le déchiffrement confirme que l’Élam a inventé la première écriture exclusivement phonétique de l’histoire. Avec ses 80 à 100 signes, elle est nettement plus économe que le cunéiforme et ses 300 signes mêlant phonétique et logogrammes. Desset estime également que l’élamite linéaire dérive du proto-élamite, et que ce dernier n’est pas une copie du cunéiforme : proto-élamite et cunéiforme seraient tous deux issus d’un modèle plus ancien encore inconnu. Une perspective qui renouvelle profondément la question des origines de l’écriture, comme le souligne également une analyse parue dans Breizh-info.
La survie d’un peuple oublié
Soumis tour à tour aux Mésopotamiens puis aux Perses, les Élamites étaient toujours présents à l’époque du Christ : les Actes des Apôtres mentionnent l’élamite parmi les langues présentes lors de la Pentecôte. Conservant leur particularisme, ils recréèrent à la première occasion un État, le royaume d’Élymaïs, au IIᵉ siècle après J.-C., dernière structure politique nationale, qui disparaît au siècle suivant. Christianisés, ils obtinrent un diocèse d’Élam. Vers l’an mil, le géographe persan Istakhri signalait encore leur présence et la singularité de leur langue, ni perse ni arabe — ce sera la dernière mention. Intégré au califat de Bagdad, l’Élam s’arabise. Aujourd’hui appelée Khouzistan, c’est la seule province arabophone de la République islamique d’Iran. Une étude publiée dans la revue Pardès revient sur ce destin singulier.
Les écritures qui résistent encore
Il reste aux passionnés quelques écritures mystérieuses à déchiffrer : le proto-élamite (sur lequel Desset travaille déjà), le linéaire A crétois (écriture des Minoens, supplantés par les Grecs) et celle de Mohenjo-Daro, première civilisation urbaine d’Inde balayée par les envahisseurs aryens. Parmi les hypothèses avancées, les habitants de Mohenjo-Daro seraient apparentés aux populations parlant des langues dravidiennes pré-indo-européennes, comme les Tamouls. Or Mohenjo-Daro entretenait des liens étroits avec l’Élam à son apogée, et l’élamite est une langue agglutinante, exactement comme les langues dravidiennes. Une piste fascinante, qui pourrait un jour livrer une nouvelle page de l’histoire des premières écritures humaines.
Source : sciences-faits-histoires.com


























































