Au cœur de la forêt amazonienne colombienne, une découverte majeure réalisée en 2020 continue de fasciner les chercheurs : l’une des plus vastes collections d’art rupestre préhistorique jamais identifiées, qui bouleverse encore notre compréhension du peuplement de l’Amérique du Sud. Sur près de huit kilomètres de parois rocheuses, des dizaines de milliers de peintures représentant animaux et humains ont été créées il y a environ 12 500 ans. Surnommé « la chapelle Sixtine des anciens » par les chercheurs, ce site exceptionnel offre une fenêtre saisissante sur une civilisation disparue.
Une découverte tenue secrète pendant un an
La trouvaille a été réalisée dans la Serranía de la Lindosa, une région reculée du sud-est de la Colombie. Si la révélation publique date de fin 2020, le site avait été repéré l’année précédente. Sa divulgation a été retardée pour coïncider avec la diffusion du documentaire Jungle Mystery: Lost Kingdoms of the Amazon, série produite par Channel 4 dont le second épisode, consacré à cet art rupestre, a été projeté en décembre 2020.
L’équipe à l’origine de la découverte est anglo-colombienne, financée par le Conseil européen de la recherche. Elle est dirigée par José Iriarte, professeur d’archéologie à l’Université d’Exeter et spécialiste reconnu de l’histoire amazonienne et précolombienne. La présentatrice du documentaire, Ella Al-Shamahi, archéologue et exploratrice, a confié à The Observer que le nouveau site était si récent qu’il n’avait pas encore reçu de nom officiel.
Une faune de l’ère glaciaire fixée sur la roche
La datation, partiellement fondée sur l’identification d’animaux aujourd’hui éteints, place ces œuvres à la toute fin de la dernière période glaciaire. Les artistes y ont représenté des mastodontes — parents préhistoriques de l’éléphant qui ont disparu d’Amérique du Sud il y a au moins 12 000 ans —, des paléolamas (camélidés éteints), des paresseux géants ainsi que des chevaux de l’ère glaciaire.
« Les images sont si naturelles et si bien faites que nous avons peu de doutes sur le fait que vous regardez un cheval, par exemple », explique José Iriarte. « Le cheval de l’ère glaciaire avait un visage lourd et sauvage. C’est tellement détaillé, on peut même voir les crins. C’est fascinant. »
Au-delà de cette mégafaune, les peintures montrent aussi des poissons, des tortues, des lézards, des oiseaux, ainsi que des scènes humaines : des personnages qui dansent, se tiennent par la main, et parmi eux une figure portant un masque ressemblant à un oiseau pourvu d’un bec.

Une « chapelle Sixtine » à plusieurs niveaux
L’ampleur du site est telle que son étude prendra des générations. « À chaque tour que vous faites, c’est un nouveau mur de peintures », résume Iriarte. Les œuvres varient considérablement en taille, depuis des empreintes de mains jusqu’à de grandes compositions. Plus surprenant encore : certaines peintures sont si hautes qu’elles ne peuvent être observées qu’à l’aide de drones.
« Je mesure 1,50 mètre et je me cassais le cou en levant les yeux. Comment escaladaient-ils ces murs ? », s’interroge Ella Al-Shamahi. José Iriarte avance une hypothèse : la réponse pourrait se trouver dans certaines peintures elles-mêmes, qui semblent représenter des tours en bois et des personnages s’élançant dans le vide à l’aide de cordes.
Des pigments à base d’ocre
Les œuvres présentent une teinte rouge terre cuite caractéristique. Les chercheurs ont d’ailleurs retrouvé sur place des morceaux d’ocre que les artistes grattaient pour préparer leurs pigments. Ce détail technique est important : il rapproche cet art rupestre de celui découvert quelques années plus tôt dans le parc national de Chiribiquete tout proche, où d’autres œuvres rupestres avaient déjà été documentées.
Une civilisation et une nature transformées
Au-delà de leur valeur esthétique, ces fresques constituent un précieux marqueur temporel et environnemental. « L’Amazonie a changé d’apparence », souligne Al-Shamahi. « Cela n’a pas toujours été cette forêt tropicale. Quand vous regardez un cheval ou un mastodonte sur ces peintures, ils n’allaient évidemment pas vivre dans une forêt : ils sont trop gros. » Ces représentations donnent donc des indices sur l’environnement de l’époque, qui ressemblait davantage à une savane.
Iriarte note également la présence d’arbres et de plantes hallucinogènes parmi les motifs. « Pour les peuples amazoniens, les non-humains comme les animaux et les plantes ont une âme, et ils communiquent avec ces peuples de manière coopérative ou hostile à travers les rituels et les pratiques chamaniques que nous voyons représentés dans l’art rupestre. » Plusieurs scènes montrent de petits humains, bras levés autour d’animaux imposants, comme dans une attitude d’adoration.
Une expédition à hauts risques
Le site est extraordinairement difficile d’accès. Depuis San José del Guaviare, il faut compter deux heures de route puis environ quatre heures de marche à travers la jungle. L’équipe a dû composer avec les caïmans omniprésents et la menace constante des serpents, dont le redouté maître de la brousse, considéré comme « le serpent le plus meurtrier des Amériques avec un taux de mortalité de 80 % ».
Le contexte politique ajoute une couche de complexité : la Colombie sort de plus de cinquante ans de guerre civile entre les guérilleros des FARC et le gouvernement. Le territoire abritant ces peintures était jusqu’à récemment totalement interdit, et son accès nécessite encore aujourd’hui de minutieuses négociations. « Quand nous sommes entrés dans le territoire des FARC, c’était exactement comme certains d’entre nous le criaient depuis longtemps », observe Al-Shamahi. « L’exploration n’est pas terminée. La découverte scientifique n’est pas terminée, mais les grandes découvertes vont désormais se trouver dans des endroits contestés ou hostiles. »
Chiribiquete, l’autre trésor rupestre colombien
Cette découverte fait écho à celle, antérieure, du parc national de Chiribiquete, déjà mise en lumière dès 2015 par le cinéaste britannique Mike Slee. Avec le photographe colombien Francisco Forero Bonell, il avait pu filmer par hélicoptère des centaines de peintures situées dans une zone si vaste et si reculée que certaines tribus n’y ont toujours pas été contactées.

Les œuvres de Chiribiquete, peintes en rouge sur des parois verticales, représentent jaguars, crocodiles, cerfs, capybaras, serpents, fourmiliers, ainsi que des guerriers ou chasseurs en pleine danse. Le parc, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, couvre 12 000 kilomètres carrés et reste largement inexploré. « C’est la terre que le temps a oublié », résume Slee.
Le professeur Fernando Urbina, spécialiste de l’art rupestre à l’Université nationale de Colombie, a été frappé par le « magnifique naturalisme » des cerfs représentés. Selon lui, certaines de ces peintures pourraient remonter à 20 000 ans. Il s’intéresse particulièrement à une figure humaine assise, bras repliés sur les épaules — une position rituelle dans les cultures amazoniennes, parfois associée au sage de la tribu, parfois au prisonnier.
L’art aurait pu être l’œuvre des ancêtres de la tribu Karijona, dont quelques membres vivent encore dans la région. Le préhistorien français Jean Clottes, auteur de Cave Art et grand connaisseur de sites comme Lascaux, souligne toutefois la difficulté de dater précisément ces œuvres : peintes avec des matériaux à base d’oxyde de fer (ocre) et non au charbon de bois comme l’art rupestre européen, elles ne se prêtent pas à la datation au radiocarbone classique.

Le regard de l’UNESCO
L’UNESCO décrit Chiribiquete comme un témoignage exceptionnel : près de 75 000 images rupestres ont été inventoriées sur les parois de 60 abris-sous-roche bordant le pied de tepuis. Les scènes représentent des chasses, des batailles, des danses et des cérémonies, le tout articulé autour d’un supposé culte du jaguar, symbole de pouvoir et de fécondité. L’organisation parle d’« un système cohérent de croyances sacrées et millénaires, organisant et expliquant les relations entre le cosmos, la nature et l’homme », et souligne que les sites archéologiques seraient encore aujourd’hui visités par des groupes autochtones non contactés.
Mike Slee compare ces parois à une véritable « chapelle de la faune » : « Les peuples qui ont vécu ici ont laissé en images des témoignages de leur admiration et de leur respect pour la nature. Ils essayaient de capturer le pouvoir, la grâce, l’esprit et l’essence de l’animal. » Le cinéaste, déjà connu pour ses films d’histoire naturelle dont Bugs! 3D ou Vol des papillons 3D qui avait capturé des papillons avec des détails sans précédent, alerte aussi sur les menaces qui pèsent sur ces écosystèmes : mines d’or illégales polluant les rivières, surpêche, destruction massive d’habitats.
Un écho au Brésil… et bien au-delà
Au Brésil, non loin des sites colombiens, des découvertes similaires — voire plus anciennes — sont déjà documentées. Le parc national de la Serra da Capivara, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1991, abrite 30 000 peintures, gravures et inscriptions datées de 6 000 à 25 000 ans avant le présent, réparties sur des falaises et abris sous roche. Les fouilles de Pedra Furada y ont mis au jour céramiques, outils, galets de silex taillés et restes de foyers, certains suggérant même une datation à 65 000 ans — un chiffre qui, s’il était confirmé, bouleverserait totalement l’histoire du peuplement des Amériques.
Cette question est d’ailleurs au cœur de débats archéologiques persistants : au Texas, des outils de style pré-Clovis ont été identifiés et datés de 15 500 ans, repoussant régulièrement la chronologie admise.
« Nous ne faisons qu’effleurer la surface »
De retour à la Serranía de la Lindosa, José Iriarte ne cache pas son impatience : il soupçonne l’existence de très nombreuses autres peintures encore à découvrir. L’équipe prévoit de retourner sur place dès que la situation sanitaire le permettra. « Nous ne faisons qu’effleurer la surface », répète-t-il — une phrase qui résume l’ampleur d’un patrimoine encore largement à révéler, et qui pourrait, à terme, redessiner notre vision des premières civilisations amazoniennes.
Source : sciences-faits-histoires.com




























































