Le 2 dĂ©cembre 1942, Ă Chicago, lâĂ©quipe du physicien Enrico Fermi parvenait Ă maintenir la premiĂšre rĂ©action de fission nuclĂ©aire en chaĂźne contrĂŽlĂ©e par lâhomme. Cet Ă©vĂ©nement marquait le dĂ©but officiel de lâĂšre atomique. Pendant des dĂ©cennies, lâhumanitĂ© a cru dĂ©tenir lâexclusivitĂ© de cette technologie, estimant quâun rĂ©acteur nuclĂ©aire ne pouvait ĂȘtre que le fruit dâune ingĂ©nierie complexe et artificielle.
Pourtant, cette certitude a volĂ© en Ă©clats trente ans plus tard. La nature avait dĂ©jĂ accompli cet exploit bien avant nous, dans sa complexitĂ© gĂ©ologique. Il y a prĂšs de deux milliards dâannĂ©es, bien avant lâapparition des dinosaures, des rĂ©acteurs nuclĂ©aires naturels se sont mis en marche spontanĂ©ment au Gabon, dĂ©fiant notre comprĂ©hension de lâhistoire de la Terre.
Une anomalie infinitésimale aux conséquences colossales
Lâhistoire commence en juin 1972, dans lâusine dâenrichissement dâuranium de Pierrelatte, en France. Lors dâun contrĂŽle de routine par spectromĂ©trie de masse dâun Ă©chantillon dâuranium destinĂ© Ă lâindustrie nuclĂ©aire, les techniciens repĂšrent une anomalie qui semble insignifiante au premier abord.
Dans tout le systĂšme solaire, que ce soit dans les mines terrestres ou sur les roches lunaires rapportĂ©es par les missions Apollo, la proportion dâuranium 235 (lâisotope fissile) par rapport Ă lâuranium total est une constante absolue : 0,7202 %. Or, lâĂ©chantillon analysĂ© ce jour-lĂ affichait un taux de 0,7171 %.
Cette diffĂ©rence minime a dĂ©clenchĂ© une enquĂȘte majeure du Commissariat Ă lâĂ©nergie atomique (CEA). En remontant la chaĂźne dâapprovisionnement, les enquĂȘteurs ont identifiĂ© lâorigine du minerai : les mines dâOklo, prĂšs de Franceville, au Gabon. Sur place, la surprise fut totale : certains filons prĂ©sentaient des teneurs en uranium 235 infĂ©rieures Ă 0,5 %. Il manquait environ 200 kg dâuranium fissile, quantitĂ© suffisante pour fabriquer plusieurs bombes atomiques.
La conclusion des scientifiques fut stupĂ©fiante : cet uranium manquant nâavait pas Ă©tĂ© volĂ©. Il sâagissait en rĂ©alitĂ© dâun dĂ©chet nuclĂ©aire fossile. Ce gisement Ă©tait en rĂ©alitĂ© un dĂ©chet nuclĂ©aire fossile.
La recette improbable dâun rĂ©acteur naturel
Pour quâune rĂ©action nuclĂ©aire sâenclenche spontanĂ©ment, des conditions trĂšs spĂ©cifiques doivent ĂȘtre rĂ©unies simultanĂ©ment. Câest un alignement de facteurs gĂ©ologiques et physiques si rare quâil ne sâest produit, Ă notre connaissance, quâĂ Oklo.
Voici les ingrédients nécessaires que la nature a su rassembler :
- Une concentration suffisante en uranium 235 : Câest le combustible. Aujourdâhui, lâuranium naturel est trop pauvre (0,72 %) pour rĂ©agir seul. Mais lâuranium 235 se dĂ©sintĂšgre plus vite que lâuranium 238. En remontant le temps de deux milliards dâannĂ©es, la teneur naturelle Ă©tait dâenviron 3,5 %, soit exactement le taux dâenrichissement utilisĂ© dans nos centrales modernes.
- Un modĂ©rateur : Pour que la fission continue, il faut ralentir les neutrons Ă©mis. Lâeau joue ce rĂŽle Ă la perfection.
- Lâabsence de « poisons » : Certains Ă©lĂ©ments chimiques, comme le bore, absorbent les neutrons et stoppent la rĂ©action. Le site dâOklo avait Ă©tĂ© naturellement « lavé » de ces impuretĂ©s.
- Une masse critique : Il fallait une accumulation massive dâuranium au mĂȘme endroit.
Câest ici que lâhistoire de la vie croise celle de lâatome. Lâuranium est naturellement dispersĂ© dans la croĂ»te terrestre. Pour crĂ©er des gisements concentrĂ©s, il a fallu lâintervention des premiĂšres formes de vie. Les cyanobactĂ©ries, apparues il y a 3,5 milliards dâannĂ©es, ont commencĂ© Ă produire de lâoxygĂšne par photosynthĂšse. Cet oxygĂšne a oxydĂ© lâuranium des roches, le rendant soluble dans lâeau. TransportĂ© par les flux hydriques, cet uranium sâest ensuite dĂ©posĂ© et concentrĂ© dans des zones riches en matiĂšre organique, formant les veines de minerai dâOklo.
Un fonctionnement stable pendant des centaines de milliers dâannĂ©es
Les Ă©tudes ont rĂ©vĂ©lĂ© lâexistence de 16 rĂ©acteurs naturels sur le site dâOklo et un autre Ă BangombĂ©. Ces rĂ©acteurs ont fonctionnĂ© pendant une pĂ©riode allant de 150 000 Ă 850 000 ans.
Leur mĂ©canisme de rĂ©gulation Ă©tait dâune Ă©lĂ©gante simplicitĂ©, fonctionnant par cycles :
- Lâeau sâinfiltrait dans les fissures de la roche riche en uranium.
- En agissant comme modĂ©rateur, lâeau permettait Ă la rĂ©action en chaĂźne de dĂ©marrer.
- La rĂ©action produisait de la chaleur (environ 450°C), faisant bouillir et sâĂ©vaporer lâeau.
- Sans eau pour modĂ©rer les neutrons, la rĂ©action sâarrĂȘtait.
- La roche refroidissait, lâeau revenait, et le cycle recommençait.
Au total, ces rĂ©acteurs ont consommĂ© 500 tonnes dâuranium et produit une Ă©nergie estimĂ©e Ă 100 milliards de kilowattheures, soit lâĂ©quivalent de la consommation Ă©lectrique de la France pendant plusieurs mois, mais Ă©talĂ©e sur des millĂ©naires.
Une leçon géologique pour le stockage des déchets
Au-delĂ de la simple curiositĂ© scientifique, le site dâOklo offre une Ă©tude de cas inespĂ©rĂ©e pour lâun des problĂšmes les plus Ă©pineux de notre Ă©poque : la gestion des dĂ©chets radioactifs. Les rĂ©acteurs dâOklo ont produit des tonnes de produits de fission, ainsi que du plutonium, exactement comme nos centrales actuelles.
Ce qui est fascinant, câest que ces dĂ©chets sont restĂ©s confinĂ©s sur place pendant deux milliards dâannĂ©es. MalgrĂ© lâĂ©rosion et le temps, les Ă©lĂ©ments radioactifs ont trĂšs peu migrĂ©, emprisonnĂ©s par les argiles environnantes et la structure gĂ©ologique du site. Cette situation apporte une preuve empirique : le stockage gĂ©ologique profond, sâil est rĂ©alisĂ© dans des couches stables, peut isoler efficacement la radioactivitĂ© de la biosphĂšre sur des Ă©chelles de temps gĂ©ologiques.
Oklo et les origines de la vie complexe
La datation prĂ©cise de ces couches gĂ©ologiques, rendue possible grĂące Ă lâanalyse des isotopes, a permis de faire une autre dĂ©couverte majeure dans la rĂ©gion de Franceville. Des fossiles dâorganismes multicellulaires, baptisĂ©s « Gabonionta », ont en effet Ă©tĂ© retrouvĂ©s dans les mĂȘmes strates.
Datant de 2,1 milliards dâannĂ©es, ces formes de vie bouleversent la chronologie classique de lâĂ©volution. Elles suggĂšrent que la vie multicellulaire est apparue bien plus tĂŽt quâon ne le pensait, peut-ĂȘtre grĂące Ă lâoxygĂ©nation de lâatmosphĂšre qui a Ă©galement permis la concentration de lâuranium.
Les rĂ©acteurs dâOklo ne sont donc pas seulement une curiositĂ© de la physique nuclĂ©aire ; ils sont Ă©galement un tĂ©moin privilĂ©giĂ© de lâhistoire de notre planĂšte, reliant la gĂ©ologie, la chimie et la biologie dans une fresque vieille de deux milliards dâannĂ©es.
Source : AstronoGeek































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