Profondément enfouie sous les eaux de la Méditerranée se cache une caractéristique géologique tout à fait singulière : le géant salifère méditerranéen. Il s’agit de couches superposées de sel gemme atteignant par endroits jusqu’à 3 kilomètres de profondeur. Ce n’est que dans les années 1970 que les scientifiques ont commencé à prendre la mesure de l’ampleur colossale de cette formation. Loin d’être une simple curiosité géologique, ce sel est exploité depuis très longtemps.
Un monde souterrain de sel et d’histoire
La mine de sel de Realmonte, située dans le sud de la Sicile, illustre parfaitement la démesure de ce gisement. Ses tunnels s’étendent sur 128 kilomètres à travers six niveaux, s’enfonçant jusqu’à 500 mètres sous terre. Les murs de la mine présentent des bandes rayées, alternant le clair et l’obscur. Ces strates sont le résultat direct des saisons durant lesquelles le sel s’est déposé il y a des millions d’années.
L’endroit est si vaste que les mineurs y ont sculpté une cathédrale entière à même le sel. Dédiée à Sainte Barbe, la sainte patronne des mineurs, elle accueille chaque année, le 4 décembre, une messe rassemblant 800 personnes. Évidemment, une accumulation de sel sur 3 kilomètres d’épaisseur ne se produit pas par hasard. Elle implique un événement géologique d’une ampleur spectaculaire.
Dans les années 1970, un projet de forage en haute mer a révélé d’immenses dépôts de sel dans les fonds marins. Des relevés sismiques ultérieurs ont confirmé que ces dépôts n’étaient pas isolés : ils forment une couche continue d’halite recouvrant l’intégralité du bassin méditerranéen. Face à cette immensité, une seule explication s’est imposée aux chercheurs : à un moment de son histoire, la mer Méditerranée s’est entièrement évaporée.
Quand la Méditerranée était un désert mortel
Faire disparaître 3 750 000 kilomètres cubes d’eau semble impossible. Pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit il y a 5 millions d’années. À cette époque, la mer Méditerranée n’existait pas. En lieu et place des eaux azurées bordant les îles grecques ou la côte amalfitaine, s’étendait un vaste désert blanchi par le soleil.
À quelques kilomètres seulement des côtes actuelles, on ne trouvait pas de bateaux de pêche, mais des éléphants préhistoriques et des hippopotames cherchant leur nourriture dans des plaines rocailleuses. Le Nil ne se terminait pas par un vaste delta, mais plongeait du haut d’une falaise de plus d’un kilomètre et demi, formant une chute d’eau vertigineuse dans un paysage rappelant le Grand Canyon.
Le fond du bassin s’était transformé en une véritable vallée de la mort. C’était une étendue de plaines salées ressemblant au Salar d’Uyuni en Bolivie, mais environ 250 fois plus grande. Le sol était si salé et anoxique que la plupart des espèces n’y survivaient pas plus de quelques heures. Seules des bactéries extrêmophiles pouvaient y prospérer.
La vie se concentrait sur les grandes îles et le long du littoral herbeux. On y croisait des chevaux à trois doigts appelés hipparions, des giraffidés trapus, ainsi que des gomphothères, ancêtres des éléphants. Tous étaient dominés par le Deinotherium, un véritable léviathan du Miocène supérieur. Mesurant plus de 4 mètres de haut et doté de deux énormes défenses courbées vers le bas, il parcourait les broussailles en bordure du bassin asséché, sans jamais s’aventurer vers le fond où ne régnaient que le sel et la mort.
La fermeture du robinet atlantique
Pour comprendre comment une telle masse d’eau a pu disparaître, il faut se tourner vers le détroit de Gibraltar. Séparant le territoire britannique de Gibraltar et le Maroc, ce passage de 13 kilomètres de large est crucial pour la survie de la mer Méditerranée. En effet, le bassin méditerranéen perd chaque année un mètre d’eau par évaporation sous l’effet de la chaleur. Les fleuves et les précipitations sont loin de compenser cette perte. Le détroit agit donc comme un robinet, remplissant continuellement la mer avec l’eau fraîche de l’océan Atlantique.
Il y a 60 millions d’années, la plaque africaine a commencé à pousser vers le sud de l’Europe, créant les Alpes et les Pyrénées. Ce mouvement tectonique a progressivement fermé les voies navigables qui alimentaient la Méditerranée, comme les corridors bétique et rifain, scellés il y a environ 7 millions d’années. Seul le corridor de Gibraltar est resté ouvert.
Cependant, il y a 6 millions d’années, la pression continue de l’Afrique a soulevé les fonds marins au niveau du détroit. Cet événement a coïncidé avec la croissance rapide de la calotte glaciaire antarctique, qui a fait chuter le niveau mondial des océans d’environ 50 mètres. Résultat : il y a 5,96 millions d’années, le robinet de Gibraltar a été complètement coupé.
L’évaporation a alors largement dépassé l’apport en eau. Le processus a été lent. Les eaux peu profondes se sont retirées, formant de vastes marais salants sur tout le pourtour méditerranéen. Les côtes, privées de la régulation thermique de l’eau, ont subi des dépôts lents : du gypse s’accumulait pendant les périodes sèches, recouvert d’argile boueuse lors des saisons humides. Ce cycle, répété sur des centaines de milliers d’années, a créé les fameuses bandes visibles dans la mine de Realmonte.
Après 400 000 ans, le niveau de l’eau avait tellement baissé que le corps principal s’est fragmenté en plusieurs lacs plus petits, qui ont fini par s’assécher à leur tour. Au total, le processus d’évaporation complète a duré environ 630 000 ans, entraînant l’extinction de 89 % des espèces endémiques de la région.
La méga-inondation du Zancléen
La Méditerranée est restée dans cet état aride pendant plusieurs milliers d’années. Puis, il y a environ 5,33 millions d’années, le monde a de nouveau basculé. Le recul des calottes glaciaires a fait remonter le niveau des océans, exerçant une pression immense sur le barrage naturel de roche, de sel et de sable qui bloquait le détroit de Gibraltar.
Le dénivelé entre le sommet de ce barrage et le fond de la mer d’Alboran (la partie la plus occidentale de la Méditerranée) dépassait 1,6 kilomètre. Dans les régions ionienne et levantine, la différence d’altitude atteignait plus de 3 kilomètres. L’océan Atlantique tout entier poussait contre ce point de blocage fragile.
L’eau a commencé par s’infiltrer goutte à goutte, érodant lentement la roche. Cette érosion a favorisé un passage plus large, créant un effet boule de neige. L’érosion est devenue exponentielle. En l’espace de quelques jours seulement, l’intégralité du barrage de Gibraltar a cédé, déclenchant l’événement géologique connu sous le nom de méga-inondation du Zancléen.
On estime que 90 % du volume d’eau de la Méditerranée s’est rempli en quelques mois à peine. Le niveau de la mer montait d’environ 10 mètres par jour. À la source de la rupture, l’eau chutait de plus de 1 000 mètres de haut, libérant un débit hallucinant de 100 millions de mètres cubes par seconde. Les chutes du Niagara feraient pâle figure en comparaison. La vie marine est revenue, mais les nouvelles espèces provenaient désormais de l’Atlantique, remplaçant celles perdues à jamais.
Les cicatrices géologiques et les projets insensés
Les preuves de cette inondation cataclysmique sont encore visibles aujourd’hui, cachées dans les profondeurs. Lorsque les eaux tumultueuses ont frappé la pointe sud-est de la Sicile, elles se sont heurtées à l’escarpement de Malte, une falaise sous-marine de 4 kilomètres. Le torrent, chargé de sel, de sable et de granit, a percuté le fond avec une force inouïe, creusant un immense canyon. Connu sous le nom de canyon de Noto, il s’agit d’une faille de 6,4 kilomètres de large, sculptée par l’une des cascades les plus violentes de l’histoire de la planète.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’idée d’assécher à nouveau la Méditerranée a effleuré l’esprit humain. En 1920, l’architecte allemand Herman Sörgel a proposé le projet Atlantropa. Son plan consistait à construire des barrages hydroélectriques colossaux en travers du détroit de Gibraltar et du Bosphore pour abaisser le niveau de la mer de 200 mètres. L’objectif était de créer de nouvelles terres arables pour l’installation des populations.
Pris au sérieux par certains urbanistes de l’époque, le projet a été jugé totalement absurde par les pays bordant la Méditerranée. Une telle entreprise aurait coûté des milliards, détruit les ports majeurs et les zones de pêche, tout en augmentant la salinité de l’eau restante, ce qui aurait anéanti la grande majorité de la vie marine. Une preuve éclatante que toutes les idées ne sont pas bonnes à réaliser.
Source : Thoughty2






























































