Chaque culture ayant existé dans l’histoire de notre espèce est unique, mais elles ont toutes au moins un point commun : les histoires. Qu’importe l’époque ou la géographie, chaque culture raconte des histoires. La plupart du temps, il s’agit de simples contes transmis de génération en génération. Mais de temps à autre, dissimulé parmi les contes de fées et les légendes locales, se trouve un récit véritablement remarquable. Une histoire ancienne qui, aussi extravagante et fantastique qu’elle puisse paraître, pourrait bien être réelle.
Les événements se sont déroulés près d’un petit village anglais il y a près de 900 ans. C’est une histoire d’enfants verts et de royaumes souterrains. Des détails qui, en apparence, sont clairement ridicules. Et pourtant, de nombreux historiens soupçonnent que cet ancien pan de folklore anglais bizarre pourrait bien s’être réellement produit.
L’apparition des enfants de Woolpit
Vers le milieu du XIIe siècle, deux enfants inconnus, un garçon et une fille, ont été découverts perdus et seuls à la périphérie du village anglais de Woolpit. Ce village tirait son nom des fosses creusées à proximité pour piéger les loups. Personne ne savait qui étaient ces enfants ni d’où ils venaient, mais une chose était claire : ils n’étaient pas de la région. Ils portaient des vêtements étranges et parlaient une langue inconnue. Mais le plus inhabituel chez ces enfants effrayés était leur apparence : leur peau était d’un vert éclatant.
Malgré leur aspect alarmant, les habitants de Woolpit les ont recueillis, leur offrant un abri, des vêtements propres et de la nourriture. Les enfants étaient manifestement affamés, mais ils ont refusé la moindre bouchée de ce qu’on leur présentait pendant plusieurs jours. Cela a duré jusqu’à ce qu’ils tombent par hasard sur un carré de fèves poussant dans un jardin, sur lequel ils se sont jetés avec un enthousiasme débordant.
Au fil du temps, les enfants ont été acceptés dans la communauté de Woolpit. Ils ont appris à manger de la nourriture normale et ont tous deux été baptisés à l’église locale. La fille a prospéré, sa peau verte s’est estompée pour laisser place à un teint rose et sain, et elle a même appris à parler anglais. Le garçon, en revanche, ne s’est jamais adapté à son nouvel environnement. Il s’est affaibli peu à peu et a fini par mourir.
Le récit d’un monde souterrain
Une fois que la fille a maîtrisé la langue, les habitants de Woolpit, impatients de comprendre son histoire, l’ont interrogée. Ses réponses, loin de résoudre le mystère, n’ont fait que l’épaissir. Elle a affirmé que son jeune frère et elle venaient d’un endroit appelé la Terre de Saint-Martin, un lieu de crépuscule perpétuel où tous les habitants avaient la peau verte comme eux. Séparée de la Terre de Saint-Martin par une large rivière se trouvait une autre cité ou un autre territoire, toujours baigné de lumière, dont elle ignorait le nom.
Quant à la façon dont ils s’étaient retrouvés à Woolpit, son explication était tout aussi déroutante. Elle a raconté qu’ils gardaient le bétail de leur père lorsqu’ils ont entendu un son mélodieux étrange. Ils ont suivi cette musique jusqu’à l’entrée d’une grotte et ont décidé de l’explorer. Ils ont marché dans la grotte pendant un long moment, guidés par la musique, jusqu’à ce qu’elle les ramène à la surface, où la lumière était si vive qu’ils pouvaient à peine ouvrir les yeux. Lorsqu’ils ont essayé de faire demi-tour, la grotte avait disparu, et les habitants de Woolpit les ont trouvés peu de temps après.
Des sources historiques sérieuses
L’histoire des enfants verts de Woolpit nous est parvenue par le biais de deux sources primaires différentes : l’Historia rerum Anglicarum de Guillaume de Newburgh, écrite à la fin du XIIe siècle, et le Chronicon Anglicanum de Raoul de Coggeshall, rédigé une trentaine d’années plus tard. Bien qu’il ne s’agisse pas de récits strictement contemporains, ils sont suffisamment proches pour que des témoins directs aient pu encore être en vie.
Les deux récits sont très similaires sur les éléments clés, mais présentent suffisamment de différences pour suggérer qu’il s’agit de témoignages indépendants recueillis auprès de sources distinctes. Guillaume de Newburgh affirme avoir entendu le récit de plusieurs personnes dignes de confiance. Raoul de Coggeshall va plus loin en nommant sa source : le chevalier local Sir Richard Darn of Wik, chez qui les enfants verts auraient vécu après leur découverte.
Ces deux textes sont des ouvrages historiques sérieux. Ils présentent l’histoire des enfants verts comme un fait avéré et non comme une fable ou une allégorie. Le fait que deux chroniqueurs respectés, écrivant indépendamment et à des décennies d’intervalle, aient jugé l’événement digne d’être consigné dans l’histoire suggère que quelque chose de véritablement inhabituel s’est produit près de Woolpit.
Au-delà des théories farfelues
Naturellement, cette histoire a été liée à de multiples théories extravagantes. La plus populaire suggère que les enfants n’étaient pas humains, mais des fées. Les îles britanniques sont imprégnées de folklore féerique, et des enfants verts émergeant d’un trou dans le sol correspondent parfaitement à ce mythe. Les fées sont fortement associées à la couleur verte, vivent souvent dans un monde souterrain et parlent une autre langue. D’autres théories tout aussi invraisemblables suggèrent qu’ils étaient des extraterrestres, des visiteurs d’une dimension parallèle, la preuve d’une Terre creuse, ou qu’ils avaient été transformés par des radiations.
Pour résoudre ce mystère, la médecine offre une piste bien plus rationnelle : une affection peu connue touchant les globules rouges, appelée anémie hypochrome. Au Moyen Âge, cette maladie portait un autre nom : la maladie verte. L’anémie hypochrome provoque de la fatigue et une perte d’appétit, ce qui explique le refus des enfants de s’alimenter pendant plusieurs jours. Le symptôme le plus frappant de cette affection, dans les cas graves, est qu’elle donne à la peau une teinte vert pâle.
L’anémie hypochrome est causée par la malnutrition et une carence en fer, deux problèmes très fréquents dans le monde médiéval. Si la couleur de leur peau résulte d’une condition médicale, le reste de l’histoire s’éclaircit considérablement : deux enfants portant des vêtements étrangers et parlant une langue étrangère se retrouvent perdus en Angleterre.
La piste des orphelins flamands
Dès le XIIe siècle, l’Angleterre était un pays étonnamment multiculturel. La région autour de Woolpit abritait une importante population d’immigrés flamands. Fait intrigant, certains d’entre eux vivaient à quelques kilomètres de là, dans un village appelé Fornham St Martin. Cela correspond de manière troublante au nom de la Terre de Saint-Martin mentionné par la jeune fille.
En 1173, à l’époque où les enfants auraient été trouvés, le comte de Leicester, Robert de Beaumont, a tenté d’envahir l’Angleterre à la tête d’une armée de mercenaires flamands. Cette armée a été lourdement vaincue lors de la bataille de Fornham, tout près de Woolpit. L’implication de ces soldats a provoqué de violentes représailles contre la population flamande locale. Des dizaines de familles ont dû fuir, et certaines ont été tuées.
Il est tout à fait envisageable que deux enfants flamands aient été séparés de leurs parents dans ce chaos. Souffrant peut-être déjà de la maladie verte, leur malnutrition s’est aggravée alors qu’ils erraient seuls dans la campagne. À leur arrivée à Woolpit, leur peau verte, leurs vêtements étrangers et leur langue incompréhensible (le flamand) leur donnaient une apparence totalement surnaturelle.
Bien que cette théorie n’explique pas parfaitement le récit de la grotte musicale et du royaume crépusculaire, l’âge des enfants lors de leur découverte n’est pas consigné. De jeunes enfants, confrontés à la maladie, à l’épuisement et à un traumatisme majeur, peuvent facilement produire un témoignage confus et imaginaire. Quant à la langue non reconnue par les locaux malgré la présence flamande dans la région, il pouvait s’agir d’un dialecte inhabituel ou d’un accent très prononcé.
La théorie des orphelins flamands reste l’interprétation moderne la plus largement acceptée. Les preuves formelles manquent et il est peu probable que de nouveaux éléments fassent surface. C’est sans doute ce qui permet à ce mystère de fasciner depuis près d’un millénaire. Aujourd’hui encore, si vous visitez Woolpit, vous constaterez que le panneau du village représente fièrement deux enfants verts, preuve que ce récit étrange a laissé une empreinte indélébile sur ce lieu sans histoire.
Source : Thoughty2






























































