Le 10 mai 1996, une tempête d’une violence inouïe a frappé la plus haute montagne du monde. En l’espace de quelques minutes, la visibilité a chuté à un niveau proche de zéro, tandis que des vents soufflant à 100 km/h s’abattaient sur ce sommet isolé, piégeant des dizaines d’alpinistes sur les pentes supérieures. Un véritable mur blanc s’est dressé en deux ou trois minutes, plongeant les grimpeurs dans un brouillard total où il devenait impossible de voir ses propres pieds ou la personne se tenant juste à côté.
La tempête n’a fait rage que pendant 20 heures, mais lorsque le ciel s’est dégagé, huit alpinistes avaient perdu la vie, victimes d’accidents ou d’hypothermie. Près de 30 ans plus tard, le corps d’un seul de ces grimpeurs a été récupéré. Les sept autres se trouvent toujours quelque part sur la montagne. Parmi ces victimes figurait Tsewang Paljor, membre d’une expédition indienne qui avait atteint le sommet de l’Everest juste avant l’arrivée de la tempête. Son corps a été retrouvé plus tard dans une petite grotte de calcaire, à une altitude d’environ 8 500 m.
Pendant près de deux décennies, les alpinistes abordant l’Everest par cette voie étaient contraints de passer juste à côté du corps de Paljor lors de leur ascension et de leur descente. Le cadavre gelé, surnommé « Green Boots » en raison de ses chaussures distinctives, est devenu au fil des années un point de repère macabre mais utile pour les grimpeurs, leur confirmant qu’ils étaient sur la bonne voie. Sur le toit du monde, la mort est une compagne si constante que sa présence est totalement normalisée. Au total, environ 350 personnes ont péri en tentant de gravir l’Everest, soit un taux de mortalité d’un peu plus de 1 %. Au moins 200 de ces corps sont toujours là-haut, figés sur place dans ce qui devient rapidement le cimetière le plus étrange du monde.
La redoutable « zone de la mort »
L’être humain est remarquablement résistant, capable de survivre de la toundra sibérienne aux déserts brûlants. Pourtant, certains environnements sont si extrêmes que la survie y est biologiquement impossible. À titre de comparaison, le Shishapangma, situé dans l’Himalaya, est la 14e plus haute montagne du monde avec ses 8 027 m. Si un humain y était téléporté instantanément, il mourrait en quelques minutes. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas le froid glacial de -30 °C qui tue en premier, mais le manque d’oxygène.
Le sommet du Shishapangma, tout comme les pentes supérieures de l’Everest, se trouve dans ce que l’on appelle la « zone de la mort ». Bien que l’air y contienne toujours 21 % d’oxygène, la pression atmosphérique n’est que d’environ un tiers de celle mesurée au niveau de la mer. Chaque inspiration ne fournit donc qu’un tiers des molécules d’oxygène habituelles. Même avec la meilleure acclimatation possible, cela ne suffit pas.
Les effets sur le corps sont dévastateurs et immédiats :
- Défaillance cérébrale : La confusion et les vertiges s’installent, altérant gravement la prise de décision et la coordination. Des tâches simples deviennent soudainement impossibles.
- Arrêt digestif : L’idée même de se nourrir devient répugnante. Si un grimpeur parvient à avaler de la nourriture, son corps, monopolisé par l’effort respiratoire, refusera de la digérer.
- Déshydratation massive : L’effort respiratoire est tel que l’on perd jusqu’à six litres d’eau par jour uniquement par la respiration. L’énergie nécessaire pour faire fondre de la glace et s’hydrater est si immense qu’il est impossible de compenser cette perte.
Dans cette zone, les systèmes de base du corps s’arrêtent un par un. Une exposition prolongée peut déclencher des affections mortelles en quelques heures, telles que l’œdème cérébral de haute altitude (fuite de liquide dans le cerveau) ou l’œdème pulmonaire de haute altitude (remplissage des poumons par du liquide). Dès l’instant où l’on pénètre dans la zone de la mort, le corps commence littéralement à mourir.
La limite des 8 000 m est le point de bascule universellement reconnu au-delà duquel le corps humain ne peut plus se maintenir en vie. Avec ses 8 849 m, l’Everest possède près d’un kilomètre vertical situé dans cette zone fatale. Les alpinistes tentent de prolonger leur temps de survie en respirant de l’oxygène supplémentaire via des masques, mais cela reste une solution précaire. L’humidité de la respiration peut geler à l’intérieur du réservoir, bloquant l’arrivée d’oxygène et provoquant parfois l’explosion du système.
L’attrait fatal du toit du monde
Malgré les cordes fixes, l’équipement moderne et l’oxygène supplémentaire fournis lors des expéditions guidées, pourquoi tant de personnes risquent-elles leur vie avec plus de 1 % de chances d’y rester ? L’ascension du K2 est pourtant bien plus difficile sur le plan technique, avec un taux de mortalité historique dépassant les 20 %. Mais l’Everest a acquis un statut iconique, représentant l’accomplissement extrême ultime.
Cette quête de dépassement a entraîné une surfréquentation spectaculaire. En 1977, seules deux personnes ont atteint le sommet. En 2019, ce chiffre frôlait les 900. Des images surréalistes montrent des embouteillages d’alpinistes piétinant dans la zone de la mort, faisant la queue comme pour la sortie d’un nouveau smartphone, alors que chaque minute passée à cette altitude draine leur espérance de vie.
Cette combinaison de danger extrême et d’affluence croissante garantit mathématiquement un afflux de victimes. À l’exception de 2020, année de fermeture due à la pandémie, la dernière saison sans aucun décès remonte à 1977. Depuis, chaque saison a connu son lot de tragédies, avec un record absolu de 17 morts en 2023. Les voies d’ascension étant limitées, les décès se concentrent dans des zones spécifiques. Une section de l’arête nord-est, juste en dessous du sommet, a même été baptisée « Rainbow Valley » (la vallée arc-en-ciel) en raison des nombreux cadavres gelés vêtus d’équipements d’escalade aux couleurs vives qui en jonchent le sol. Aujourd’hui, croiser un cadavre lors de l’ascension finale n’est plus une simple possibilité, c’est une certitude.
Pourquoi les corps restent-ils figés dans la glace ?
La présence de ces corps soulève une question évidente : pourquoi personne ne les redescend ? La réponse réside dans la logistique et le danger extrême. L’air est trop ténu pour fournir la portance nécessaire aux hélicoptères conventionnels. Bien que certains appareils spécialisés puissent atteindre ces altitudes, les vents violents et le terrain rocailleux rendent les missions de sauvetage héliportées impossibles la plupart du temps.
Les récupérations doivent donc s’effectuer à pied. Or, à 8 000 m d’altitude, un cadavre gèle complètement en 24 heures, se figeant dans la position où il a rendu l’âme. Le corps devient alors un bloc rigide d’une forme extrêmement peu pratique à manipuler. Avec l’équipement d’escalade et l’accumulation de glace, le poids dépasse facilement les 100 kg.
Les corps plus anciens sont souvent soudés à la montagne ou enfouis sous la neige. Il faut les déterrer ou les extraire au piolet, un travail de force titanesque qui peut prendre plus de 24 heures, une durée d’exposition suicidaire dans la zone de la mort. Manœuvrer ensuite un corps de plus de 100 kg sur un terrain technique et escarpé requiert une vaste équipe des meilleurs alpinistes du monde, généralement des Sherpas, qui opéreront aux limites absolues de leur propre endurance.
Le dilemme moral et les tragédies des sauvetages
Lancer une opération de récupération complexe expose de nombreuses personnes à un risque mortel. L’histoire de l’alpiniste allemande Hannelore Schmatz en est la triste illustration. En octobre 1979, elle devient la quatrième femme de l’histoire à atteindre le sommet, mais décède tragiquement lors de la descente sur le versant népalais. Contrairement à Tsewang Paljor, mort face contre terre dans une grotte, Hannelore Schmatz est morte assise, adossée à son sac à dos. Son corps donnait l’illusion effrayante d’une personne se reposant, jusqu’à ce que l’on s’approche pour voir ses cheveux battre au vent et ses yeux figés, grands ouverts.
La vue de son corps était si traumatisante qu’en 1984, deux alpinistes népalais ont tenté de le récupérer. Aujourd’hui, une si petite équipe n’envisagerait jamais une telle entreprise dans la zone de la mort. Les deux hommes ont perdu la vie en faisant une chute mortelle alors qu’ils tentaient d’atteindre le corps de Schmatz.
Face à ces dangers, de nombreux alpinistes laissent des consignes claires stipulant que s’ils viennent à mourir, leur corps doit être laissé sur place afin de ne pas mettre en péril la vie des équipes de secours.
Malgré ces immenses défis, la situation est devenue si préoccupante que des efforts sont déployés. Ces dernières années, plusieurs corps ont été récupérés ou déplacés hors de la vue des grimpeurs. En 2007, le corps de Francys Arsentiev, surnommée la « Belle au bois dormant » en raison de la position sereine dans laquelle elle a expiré, a été déplacé vers un endroit plus discret par une équipe dirigée par l’alpiniste britannique Ian Woodall. Le célèbre « Green Boots » a également disparu de l’itinéraire principal, probablement déplacé par une expédition chinoise en 2014.
L’Everest reste l’aventure ultime pour beaucoup, une chance unique de se tenir sur le toit du monde. Mais la montagne se moque des motivations ou de l’argent investi par les grimpeurs, et elle ne pardonne aucune erreur. Avec la popularité croissante de cette ascension, le cimetière le plus haut du monde continuera d’accueillir de nouveaux résidents permanents pendant encore très longtemps.
Source : Thoughty2






























































