En 2006, dans les Territoires du Nord-Ouest de l’Arctique canadien, un chasseur de trophées a abattu ce qu’il pensait être un ours polaire ordinaire. Pourtant, l’animal présentait des caractéristiques inédites : le pelage blanc d’un ours polaire associé aux longues griffes, au dos bossu, au museau concave et aux taches brunes typiques d’un grizzli. Saisi par les autorités et soumis à un test ADN, ce spécimen s’est révélé être le tout premier hybride sauvage confirmé, né d’une mère ours polaire et d’un père grizzli. Surnommé « pizzly » ou « grolar », cet animal rare marquait le début d’un phénomène en pleine expansion. Depuis, les observations se multiplient : une étude de 2017 a notamment révélé que huit hybrides étaient nés d’une seule femelle ours polaire ayant fréquenté deux grizzlis.
Ce phénomène dans l’Arctique ne se limite d’ailleurs pas aux ours. Dès 1990, un scientifique avait repéré un crâne étrange accroché au mur d’un chasseur inuit, à mi-chemin entre celui d’un béluga et celui d’un narval. Les analyses génétiques ont confirmé plus tard qu’il s’agissait d’un « narluga », le premier hybride narval-béluga documenté. Longtemps considérés comme de simples anomalies évolutives sans avenir parce qu’on les croyait stériles, ces animaux poussent désormais les scientifiques à revoir leur copie : le monde pourrait bien entrer dans une nouvelle ère d’espèces hybrides.
Comment les barrières biologiques entre les espèces s’effondrent
Selon le concept biologique de l’espèce, deux organismes appartiennent à la même espèce s’ils peuvent se reproduire et donner naissance à une progéniture viable et fertile. Au fil de l’évolution, des mutations aléatoires isolent les populations physiquement et génétiquement, créant des barrières d’isolement reproductif qui fonctionnent de deux manières :
- Les barrières prézygotiques : elles empêchent physiquement l’accouplement avant même la fécondation, en raison d’habitats distincts, de parades nuptiales différentes ou d’organes reproducteurs incompatibles.
- Les barrières postzygotiques : elles empêchent l’embryon de devenir un adulte fertile, généralement à cause d’une incompatibilité chromosomique.
Le mulet illustre parfaitement cette barrière postzygotique. Le cheval et l’âne ont divergé de leur ancêtre commun il y a environ 4 millions d’années. Le cheval possède 64 chromosomes et l’âne 62. Leur croisement donne un mulet doté de 63 chromosomes (32 de sa mère jument et 31 de son père âne). Si cette proximité suffit à faire naître un animal vivant, leurs chromosomes ne s’alignent plus assez pour produire des gamètes par division cellulaire, rendant le mulet stérile.
À l’inverse, les barrières postzygotiques peuvent céder lorsque deux espèces ont divergé récemment. Les grizzlis et les ours polaires ne se sont séparés qu’il y a environ 150 000 ans, à la fin de la dernière période glaciaire, lorsqu’une population d’ours bruns a suivi le retrait des glaces vers le nord. Leur patrimoine génétique a peu dérivé : les deux espèces possèdent toujours 74 chromosomes et une similarité suffisante pour engendrer des petits parfaitement fertiles. Quant au narluga, bien que sa fertilité reste à démontrer, le narval et le béluga comptent chacun 44 chromosomes, ce qui rend une descendance tout à fait plausible.
Le recul des glaces force la rencontre des prédateurs
Si les barrières génétiques évoluent sur des centaines de milliers d’années, les barrières prézygotiques peuvent s’effondrer en un clin d’œil lorsque l’environnement bascule. Ce qui séparait jusqu’ici l’ours polaire du grizzli tenait à leur comportement et à leur habitat : le premier vit sur la banquise, le second sur la terre ferme. Or, selon les relevés satellites entamés dans les années 1970, la glace de mer pluriannuelle de l’Arctique disparaît au rythme d’environ 13 % par décennie.
Privés de leur terrain de chasse, les ours polaires sont contraints de descendre vers le sud et sur la terre ferme pour chercher des œufs d’oiseaux marins ou des caribous, souvent sans grand succès. Parallèlement, l’expansion des constructions et des activités humaines repousse les grizzlis vers le nord. Les deux espèces se croisent donc de plus en plus. Chez les cétacés, l’évolution des glaces marines modifie probablement aussi les comportements d’accouplement des bélugas et des narvals, bien que l’épaisse banquise hivernale empêche les navires scientifiques d’observer directement leurs périodes de reproduction.
Un avantage évolutif face à un environnement en mutation
Au-delà des rencontres forcées, l’hybridation offre de nouvelles tactiques de survie et ouvre des niches écologiques inédites. Le béluga possède 40 dents et le narval n’en a aucune ; le narluga coupe la poire en deux avec 18 petites dents torsadées comme la défense du narval. Au lieu de chasser les poissons, poulpes et crevettes à mi-profondeur comme ses parents, cet hybride se nourrit directement sur le fond océanique à la manière des morses, exploitant ainsi une ressource alimentaire sous-utilisée.
Le pizzly bénéficie lui aussi d’atouts majeurs. Avec un crâne et une dentition spécialisés pour consommer la graisse de phoque, l’ours polaire peine à survivre hors de la banquise et sa population devrait chuter de plus de 30 % au cours des 30 prochaines années. Le grizzli, en revanche, est un omnivore généraliste et un charognard redoutable capable d’avaler insectes, plantes, racines, tubercules, baies, rongeurs, poissons et carcasses. En héritant de cette polyvalence alimentaire, le pizzly est bien mieux armé face aux bouleversements rapides de son habitat. Ce nouveau roi du Nord pourrait même accélérer le déclin des ours polaires purs en les surpassant dans la compétition alimentaire, ne laissant survivre la lignée polaire qu’à travers des individus hybrides.
Du lac Victoria à l’espèce humaine : la toile du vivant
L’hybridation n’est toutefois pas qu’un dernier recours : elle peut aussi stimuler la biodiversité bien plus vite que les mutations classiques. Dans le lac Victoria, formé il y a seulement 15 000 ans, le croisement intensif entre différentes espèces de poissons cichlidés africains a élargi leur réservoir génétique au point de faire émerger environ 500 nouvelles espèces en un temps record.
Cette mécanique fait également partie de notre propre histoire. Il y a environ 60 000 ans, nos ancêtres se sont reproduits avec deux espèces humaines aujourd’hui éteintes : les Néandertaliens et les Dénisoviens. Leurs descendants ont transmis ces gènes jusqu’à nous, si bien que certaines populations actuelles portent jusqu’à 2 % d’ADN néandertalien et jusqu’à 6 % d’ADN dénisovien, soit des centaines de gènes. À mesure que la génétique et les fossiles révèlent l’ampleur de ces croisements, le célèbre « arbre de la vie » ressemble de plus en plus à une véritable toile du vivant, où l’hybridation façonne continuellement de nouvelles espèces parfois mieux adaptées.
Source : msn.com



























































