Ils avaient tout misé sur un rêve : passer leur retraite à bord d’un paquebot et faire le tour du monde, encore et encore, pendant près de quinze ans. Pour les 203 résidents du Villa Vie Odyssey, ce projet s’est arrêté le 27 octobre dans le port de Sihanoukville, au Cambodge. En quelques heures, ils ont dû rassembler leurs affaires et quitter ce qu’ils considéraient comme leur maison. Certains avaient vendu leur logement pour embarquer. « J’ai l’impression que mon rêve a été brisé », confie l’une des passagères.
La promesse d’une vie entière en mer
Sur le papier, l’offre ressemblait à un rêve éveillé. La société américaine Villa Vie Residences présentait son projet comme « la première croisière résidentielle autour du monde vraiment abordable ». Le principe était simple : élire domicile sur un navire pour une traversée qui pouvait, en théorie, durer jusqu’à la fin de sa vie.
L’Odyssey, un bateau de 200 mètres de long, a pris la mer le 30 septembre 2024 pour une croisière à durée indéterminée à travers les sept continents. Le programme reposait sur des itinéraires de trois ans comprenant 425 escales, de Rio de Janeiro à Singapour. Ce parcours devait être effectué quatre fois, ce qui permettait aux propriétaires de cabines de voyager sans interruption pendant près de quinze ans.
Les résidents pouvaient acheter ou louer une cabine, pour des vacances ou pour toute une vie. Le prix restait élevé : il fallait débourser entre 100 000 et 400 000 euros pour trois ans de croisière, sans compter les frais mensuels. Pour se l’offrir, certains passagers ont vendu tous leurs biens.
Une mini-ville flottante pour retraités
À bord, l’ambiance était celle d’une petite ville sur l’eau. Les résidents, en majorité des retraités, n’avaient plus à cuisiner, à faire la vaisselle ni le ménage. Les 156 membres d’équipage s’occupaient de tout. Le navire proposait :
- trois restaurants ;
- deux piscines ;
- un spa et une salle de sport ;
- une bibliothèque et un centre d’affaires ;
- des équipements médicaux.
Pour beaucoup, c’était bien plus qu’un voyage. C’était un foyer et une communauté.
Un départ déjà chaotique
Les difficultés sont apparues dès le début. Le départ a été retardé et l’Odyssey est resté bloqué quatre mois dans le port de Belfast, en Irlande du Nord. Les réparations et les certifications ont pris plus de temps que prévu. Après ce faux départ, le paquebot a tout de même sillonné les mers du globe pendant plus de deux ans.
Le modèle reposait toutefois sur des bases fragiles. L’écrivain Randy Cassingham, qui raconte les coulisses de cette aventure sur son blog de voyage, affirme que le navire n’a jamais atteint sa capacité maximale de 650 résidents. Il n’a jamais accueilli plus de 350 personnes à la fois.
Sept heures pour quitter le navire
Le 27 octobre, le rêve s’est transformé en cauchemar. Les passagers ont appris qu’ils disposaient de sept heures pour rassembler leurs effets personnels et descendre du navire. Consigne officielle : tous les résidents devaient avoir débarqué avant 14 heures. L’opérateur américain Villa Vie Residences a annoncé la suspension de ses activités au Cambodge.
La compagnie invoque la flambée du prix du carburant provoquée par la guerre en Iran. « Notre situation en carburant était critique », explique un responsable. Faute de carburant, il aurait fallu couper un générateur, un groupe de refroidissement et les éclairages non essentiels, ce qui aurait rendu la vie à bord inconfortable pour les résidents.
Les chiffres montrent l’ampleur du choc. En quelques mois, la dépense mensuelle de carburant par cabine est passée d’une moyenne de 1 800 à une somme estimée entre 6 000 et 8 000 dans certaines régions d’Asie. Or les résidents pensaient être protégés contre ce risque. « Il n’y avait aucune prévision de surcharge de carburant, ni même d’augmentation du prix. Le prix était garanti à vie », témoigne l’un d’eux.
Abandonnés à Sihanoukville
Pour ces passagers, souvent retraités, c’est le projet de toute une vie qui s’effondre. « Quand nous sommes retournés sur le navire pour récupérer quelques objets de valeur, je n’arrêtais pas de pleurer en disant au revoir aux autres résidents et à la communauté. L’équipage, tout le monde ressentait la même chose », raconte une résidente.
Contraints de quitter leur maison flottante en urgence, les passagers se sont retrouvés livrés à eux-mêmes à Sihanoukville. Certains n’ont plus d’économies, pas de plan B et aucun recours. Un membre de l’organisation exprime aussi son désarroi : « C’est un grand malheur pour moi, un grand malheur dans mon cœur, parce que je considère mes résidents comme ma famille. »
Randy Cassingham accuse la société de n’avoir rien fait pour aider les passagers. Selon lui, ils ont été conduits dans le centre-ville et laissés sur place, sans même une liste d’hôtels. Il reproche à l’entreprise de ne pas avoir fourni d’informations claires ni assumé ses responsabilités envers ses clients. De son côté, Villa Vie Residences assure dans un communiqué avoir travaillé avec les résidents pour organiser le débarquement et trouver des logements provisoires.
Les passagers dénoncent surtout la manière dont tout s’est passé. « Ce que je regrette, c’est la façon dont cela s’est produit. On nous a menti », résume l’un d’eux.
Un avenir incertain pour l’Odyssey
Après avoir fait le plein, le navire devait repartir le 31 octobre, sans ses passagers. Villa Vie Residences affirme chercher encore des solutions pour sauver le projet. L’entreprise prévoit de consacrer les 60 prochains jours à la restructuration de ses activités et à la recherche de nouveaux financements.
Une reprise reste envisageable. Mais pour les anciens résidents, la confiance est en grande partie perdue. Pour ces 203 retraités qui pensaient finir leurs jours en mer, l’aventure s’est arrêtée après à peine deux ans, sur un quai cambodgien. « C’est terminé. Au revoir, Odyssey. »
Source : Le Parisien




























































