Au domaine du Costil, en Normandie, un ancien terrain abandonné est devenu un refuge pour le vivant. Sur 170 hectares, prairies et forêts évoluent librement, sans recherche de rentabilité ni exploitation du bois. Une multitude d’espèces animales et végétales y prospèrent, parmi lesquelles des espèces rares et protégées.
À l’origine de cette transformation se trouve Rodolphe Landemaine. Après avoir pris conscience de l’effondrement de la biodiversité, cet entrepreneur à succès est devenu végétalien et s’est lancé un nouveau défi : convaincre d’autres dirigeants d’investir dans la préservation de la nature. Son idée consiste à acheter des terres pour les sanctuariser et laisser la forêt pousser.
Une nature vivante plutôt qu’un jardin parfait
Dans le jardin-forêt du domaine, les arbres grandissent sur un coteau ensoleillé et protégé des vents du nord. À mesure que la végétation se referme, un écosystème complet se forme. La nature n’est ni taillée ni ordonnée comme un terrain de golf : elle bouge, bruisse, diffuse ses odeurs et abrite notamment des sauterelles.
Cette libre évolution impressionne Cyril, entrepreneur ayant créé 130 sociétés dans la technologie. Il imagine la multiplication de parcelles semblables sur l’ensemble du territoire. Le jour où la pression chimique diminuera, la biodiversité entretenue dans ces refuges pourra essaimer aux alentours.
Acheter une forêt sans l’exploiter constitue aussi, pour lui, une manière de réparer les dégâts causés au vivant. Il reconnaît avoir beaucoup pris l’avion et ne pas avoir été vertueux. La rapidité du bouleversement renforce son sentiment d’urgence : les scientifiques avaient annoncé ce qui se produit, mais les événements avancent plus vite que prévu.
Un laboratoire à ciel ouvert
Depuis huit ans, une centaine d’hectares de prairies et de forêts poussent en toute liberté au Costil. Aucune intervention humaine n’est autorisée dans cette partie du domaine. Seuls quelques scientifiques peuvent y pénétrer afin d’observer sa transformation et de suivre le réensauvagement.
Le naturaliste Peter Stallegger parcourt ainsi des sentiers tracés par les blaireaux. Pour lui, des projets aussi audacieux sont indispensables. L’agriculture actuelle a créé d’immenses surfaces où la diversité a presque disparu. La France est suffisamment vaste pour réserver certains sites au seul accueil du monde sauvage.
Chaque année, écologues et naturalistes inventorient les espèces présentes afin de mesurer scientifiquement l’efficacité de ces 170 hectares laissés en liberté. Les relevés font apparaître :
- environ 500 espèces de plantes ;
- une centaine d’espèces de mousses ;
- plus de 400 espèces de champignons ;
- plus de 100 espèces d’oiseaux, dont la moitié nichent sur place.
Plus de 400 chauves-souris recensées
La nuit dévoile une autre facette du domaine, dans les bois en libre évolution comme autour du château inhabité. Thomas Chérézy y installe des filets afin de capturer temporairement les chauves-souris en vol et de les inventorier. Il les libère délicatement des mailles en les faisant glisser le long de leurs avant-bras et de leurs ailes, sans les blesser.
Une seule chauve-souris peut capturer jusqu’à 600 insectes en une heure, soit l’équivalent de son propre poids. Parmi les individus observés figure un oreillard de 8,4 grammes. Au total, le Costil abrite 13 espèces différentes de chauves-souris et plus de 400 individus. Leur présence témoigne d’un milieu préservé, riche et en pleine santé.
Sanctuariser la vie, du jardin aux grandes forêts
Rodolphe Landemaine veut désormais convaincre le plus grand nombre. Pour lui, l’action peut commencer dans un simple jardin et s’étendre jusqu’à des milliers d’hectares. Un propriétaire peut couper entièrement une forêt en bonne santé, alors que sa conservation pourrait être considérée comme relevant de l’intérêt général. Sa réponse consiste donc à acheter pour protéger et sanctuariser la vie.
Il estime que l’État a failli à sa mission et devrait respecter les recommandations scientifiques préconisant de soustraire 30 % des surfaces émergées à l’activité humaine. En France, cette proportion n’atteint que 1 %. Le pays compte toutefois 15 millions de jardins : en y laissant davantage d’espaces vivre librement, leurs propriétaires pourraient produire un effet considérable.
Inspiré par le Costil, Cyril part le jour même visiter un autre domaine situé à 25 kilomètres, accompagné d’un agent immobilier. Le site s’étend sur 60 hectares dans un environnement préservé. L’objectif serait, là encore, de laisser la nature prendre le dessus. Sans intervention, les ronces et les arbres apparaissent spontanément ; en cinq à sept ans, certains arbres peuvent atteindre 5 mètres.
Face au changement climatique et au déclin de la biodiversité, accorder davantage de place à la nature devient une nécessité pour préparer les territoires aux chocs à venir.
Pourquoi conserver les arbres morts
Pendant longtemps, une forêt en bonne santé désignait une forêt rangée et entretenue : on plantait, débroussaillait, nettoyait et retirait le bois mort. Une partie croissante de la recherche défend désormais une autre approche, celle de la libre évolution. Le principe est simple : laisser les processus naturels reprendre leurs droits.
Les arbres vieillissent, certains meurent et leur bois tombe au sol. Des champignons le décomposent, puis viennent les vers, les insectes et les oiseaux. Ce paysage peut sembler désordonné, mais il forme en réalité un écosystème riche, précieux et fortement organisé.
Un tiers des espèces forestières dépendent entièrement du bois mort. Celui-ci fournit un habitat indispensable aux mousses, aux lichens, aux insectes, aux oiseaux et aux chauves-souris. Le laisser sur place permet donc à toute cette vie de se développer.
Planter, mais pas n’importe comment
La libre évolution ne contredit pas la plantation d’arbres. Planter reste souvent nécessaire pour restaurer des milieux dégradés, mais la manière de le faire est déterminante. Après la Seconde Guerre mondiale, les politiques de reboisement ont favorisé des plantations massives d’une même essence, souvent des résineux choisis pour leur croissance rapide et leur rendement économique.
Ces campagnes ont permis de reconstituer les forêts françaises, mais elles ont aussi révélé les limites des peuplements uniformes. Une forêt composée d’arbres de la même espèce, de la même génération et de la même taille se montre plus vulnérable aux sécheresses, aux inondations, aux insectes et aux incendies.
À l’inverse, une forêt réunissant plusieurs espèces et plusieurs générations d’arbres résiste mieux à ces événements destructeurs. Elle n’est pas pour autant incombustible : tant que le climat continuera de se réchauffer, les forêts demeureront en danger.
Observer les forêts de demain
Les espaces laissés en libre évolution servent également de laboratoires. Ils permettent d’observer comment une forêt se régénère après une tempête, une inondation ou un incendie, comment les arbres résistent et comment reviennent les animaux, les insectes et les oiseaux.
Ces observations sans intervention humaine produisent des données précieuses. Les chercheurs en ont besoin pour élaborer de nouveaux modèles et aider les forêts françaises à affronter un réchauffement climatique plus rapide que prévu.
Les vieilles forêts jouent aussi un rôle majeur. Contrairement à l’idée selon laquelle elles capteraient difficilement le carbone, elles continuent à l’absorber et à le stocker pendant de longues années, tout en accueillant une biodiversité exceptionnelle.
Une solution précieuse, mais pas universelle
La libre évolution ne signifie pas que toutes les forêts françaises doivent être abandonnées à elles-mêmes. Les chercheurs restent prudents : dans certains milieux très dégradés ou touchés par des espèces exotiques envahissantes, l’intervention humaine et l’entretien demeurent nécessaires. La production de bois doit également continuer pour l’énergie et la construction.
Les scientifiques sont néanmoins de plus en plus nombreux à demander la sanctuarisation de zones naturelles. Ces espaces constituent des réservoirs de biodiversité, fournissent des références indispensables à la recherche et renforcent la protection des territoires face au climat.
Cette démarche peut aussi s’appliquer à l’échelle domestique. Éviter de tondre tout son jardin et conserver quelques zones en libre évolution suffit à offrir davantage de place aux espèces. Du jardin aux grands domaines forestiers, la même logique prévaut : laisser la nature reprendre ses droits.
Source : FRANCE 24































































