Dans les coulisses du pouvoir, certains proches du sommet de l’État bénéficient d’une influence considérable tout en restant méconnus du grand public. C’est le cas de Laurent Bigorgne, figure de proue des débuts de la macronie. Agrégé d’histoire et directeur dès 2010 de l’Institut Montaigne, un cercle de réflexion libéral financé par les grands groupes du CAC 40, il figure parmi les conseillers de l’ombre d’Emmanuel Macron. Le 6 avril 2016, c’est d’ailleurs à son adresse personnelle que le parti En Marche est officiellement domicilié à sa création.
En 2020, Laurent Bigorgne embauche à l’Institut Montaigne son ancienne belle-sœur, Sophie Conrad, qu’il connaît depuis son enfance à la suite de son mariage passé avec la sœur aînée de celle-ci. Très vite après cette prise de poste, les échanges professionnels dérapent vers un harcèlement constant et explicite.
Une escalade d’avances déplacées et un cadre franchi
Au fil des mois, le directeur multiplie les messages inappropriés envers sa collaboratrice, abordant régulièrement sa vie intime, lui proposant de lui trouver des escortes ou lui détaillant ses propres expériences sexuelles et sa consommation de stupéfiants. Malgré les recadrages systématiques opérés par la jeune femme, l’attitude de son supérieur s’intensifie.
Un premier basculement s’opère en août 2021 lors d’un déplacement professionnel à Marseille. Après un verre partagé en fin de soirée pour débriefer la journée, Laurent Bigorgne l’attire dans sa chambre d’hôtel, retire ses chaussures, lance de la musique d’ambiance et lui propose de la cocaïne en vantant les rapports intimes sous stupéfiants. Face à cette situation anormale, Sophie Conrad choisit de poser son verre et de quitter immédiatement les lieux. Malgré les relances par message de son supérieur, elle impose une distance stricte pour préserver son intégrité.
Le dîner du 22 février 2022 : le guet-apens de la soumission chimique
L’insistance de Laurent Bigorgne prend une tournure dramatique le 22 février 2022. Ce soir-là, il invite son ex-belle-sœur à dîner chez lui à Paris. Pendant que son invitée est assise, il effectue plusieurs allers-retours dans sa cuisine, enfile une tenue décontractée et apporte deux coupes de champagne. Après seulement deux ou trois gorgées, Sophie Conrad est prise d’un violent malaise : bouffées de chaleur intenses, vertiges et perception des murs qui vacillent.
Comprenant qu’elle risque de perdre conscience et son discernement face à un homme attendant calmement l’effet de la molécule, elle a la présence d’esprit d’envoyer un message d’alerte à une amie : « Je crois que LB m’a droguée ». Alertée par ce signal et inquiète de ne plus obtenir de réponse, cette dernière contacte directement le téléphone de Laurent Bigorgne. Désarçonné par cet appel inattendu après vingt ans de silence, l’homme réalise que la situation lui échappe. Portée par une montée d’adrénaline salvatrice, Sophie Conrad exige de partir. Laurent Bigorgne lui commande alors un taxi, qu’elle parvient à rejoindre après avoir descendu cinq étages malgré l’altération de son état physique.
Quelques minutes plus tard, il lui adresse des excuses écrites, affirmant avoir « tout fait foirer », tout en esquivant soigneusement la question directe posée par la jeune femme sur la nature du produit versé dans son verre.
Le parcours d’obstacles pour faire constater l’agression
Doutant du trajet emprunté et redoutant d’être suivie, Sophie Conrad change de taxi pour se diriger d’urgence vers l’hôpital Cochin, consciente que les traces toxicologiques s’estompent rapidement dans l’organisme. Prise en charge tardivement vers 23 heures, elle se heurte à un premier refus : le personnel soignant lui indique qu’aucun prélèvement toxicologique ne peut être effectué en l’absence de dépôt de plainte préalable.
Livrée à elle-même vers minuit, toujours sous l’emprise des stupéfiants, elle se rend au commissariat du 5e arrondissement. Dès qu’elle mentionne l’identité de son agresseur, les policiers effectuent des recherches en ligne et identifient l’extrême proximité de Laurent Bigorgne avec l’Élysée, à quelques semaines de l’annonce officielle de la candidature d’Emmanuel Macron à sa réélection. Face à l’urgence biologique, les agents décident de l’escorter à 2 heures du matin à l’Unité médico-judiciaire (UMJ) de Paris, où les analyses de sang et d’urine confirment l’administration massive de MDMA (ecstasy).
Le dépôt de plainte s’achève au commissariat à 5 heures du matin après une nuit éprouvante, avant une nouvelle convocation de cinq heures à la police judiciaire dès le lendemain.
Freins judiciaires et interventions politiques
Alors que les éléments matériels sont établis dès les premières heures, l’enquête subit d’importants ralentissements. Sophie Conrad est entendue une troisième fois par les enquêteurs à Nancy, où elle s’était réfugiée en famille, avant que la perquisition du domicile de Laurent Bigorgne ne soit finalement autorisée, trois jours après les faits. Lorsqu’elle intervient le vendredi matin, l’appartement a été entièrement nettoyé.
D’autres anomalies procédurales apparaissent rapidement sous les directives du parquet de Paris :
- Absence de prise de photos anthropométriques et de relevés d’empreintes digitales, épargnant au mis en cause tout fichage judiciaire ;
- Refus d’ordonner des analyses ADN complémentaires ;
- Refus d’identifier les lignes téléphoniques suspectes enregistrées dans son appareil, notamment celle attribuée à son fournisseur de stupéfiants.
L’avocat de la plaignante dénonce des pressions politiques directes pour étouffer le scandale avant le scrutin présidentiel. Des fonctionnaires de police signalent des interventions extérieures répétées, dont des appels passés au commissariat et au parquet depuis la ligne de Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale et ami intime du directeur de l’Institut Montaigne.
Des aveux accablants et une condamnation tardive
Durant sa garde à vue, Laurent Bigorgne finit par reconnaître avoir versé des cristaux de MDMA dans le verre de son invitée, tout en niant toute visée sexuelle et prétextant une simple volonté d’échange. Les enquêteurs découvrent également qu’il avait déjà administré cette même substance à l’insu de son épouse dans son thé, révélant un mode opératoire récurrent au sein de son cercle intime.
Malgré les constatations des enquêteurs appuyant l’hypothèse d’une tentative de viol par soumission chimique, le parquet de Paris requalifie initialement les faits en simple « administration de substance nuisible » sans retenir l’intention criminelle, ce qui pousse la défense de Sophie Conrad à déposer plainte pour obstruction à la vérité et faux en écriture publique en raison de synthèses policières modifiées au dossier.
Lors du procès correctionnel fin 2022, la justice finit toutefois par reconnaître que Laurent Bigorgne a délibérément drogué Sophie Conrad afin de commettre une agression sexuelle ou un viol. L’ancien dirigeant de l’Institut Montaigne est condamné à 12 mois de prison avec sursis et 2000 euros d’amende, une peine dont il contestera d’abord la décision avant de renoncer discrètement à son appel en mai 2023.
Source : Off Investigation

























































