Lors des vagues de chaleur en France, il est fréquent d’entendre des discours relativisant la situation, invitant à prendre exemple sur les pays chauds qui, eux, « géreraient très bien » ces températures. Pourtant, la réalité sur le terrain est bien différente. En Thaïlande, et particulièrement à Bangkok, la population ne supporte pas mieux la chaleur qu’ailleurs. La différence réside dans l’organisation globale de la société et les mesures concrètes mises en place pour cohabiter avec des températures extrêmes, qui ont récemment atteint un ressenti record de 58 °C.
La climatisation comme pilier du quotidien
La première différence majeure avec les pays européens est l’omniprésence de la climatisation. En Thaïlande, elle est installée partout : dans les crèches, les écoles, les universités, les bureaux, les commerces, les centres commerciaux et les transports en commun comme le métro. Même les anciens bus de Bangkok, qui n’en étaient pas équipés, sont progressivement remplacés pour y remédier.
Bien que cette utilisation massive de la climatisation pose des questions environnementales évidentes et puisse aggraver le réchauffement global, elle constitue actuellement une condition indispensable pour permettre à des millions de personnes de travailler, de dormir et de vivre normalement.
Fuir le soleil et se protéger physiquement
La deuxième stratégie consiste à éviter l’exposition directe. Entre midi et 15h, lors des pics de chaleur, les rues se vident. Les personnes contraintes de se déplacer, notamment en scooter, adoptent un comportement surprenant pour un œil occidental : elles se couvrent intégralement avec des coupe-vents, des cagoules et des gants.
Cette habitude répond à deux impératifs :
- La protection thermique : s’isoler de la sensation de brûlure immédiate que le soleil provoque sur la peau.
- Un facteur culturel : contrairement à l’Europe où le bronzage est historiquement associé aux vacances et à la richesse, il est mal vu en Thaïlande. Le teint bronzé y est synonyme de métiers précaires exercés en extérieur (jardiniers, ouvriers, vendeurs de rue). Garder une peau claire demeure un marqueur social recherché.
La sieste des travailleurs extérieurs : une nécessité humaine
Pour les personnes travaillant dehors par des températures dépassant souvent 42 °C, la gestion du temps de travail est adaptée. Les ouvriers, jardiniers, conducteurs et vendeurs de rue font régulièrement la sieste durant leurs pauses, directement sur leur lieu de travail.
Si cette pratique pourrait être perçue négativement ou qualifiée de paresse dans d’autres cultures professionnelles, elle est ici parfaitement tolérée et considérée comme normale par l’ensemble de la population et des employeurs. Travailler toute la journée sous une telle chaleur est physiquement éprouvant, particulièrement pour les travailleurs âgés de plus de 50 ans.
Des produits de consommation spécifiques contre la chaleur
Le marché local s’est adapté en proposant une large gamme de produits rafraîchissants introuvables en Europe. On y trouve notamment :
- Des poudres mentholées appliquées sur le corps pour créer un effet de fraîcheur.
- Des lingettes et des tours de cou rafraîchissants.
- Des serviettes hygiéniques mentholées conçues spécifiquement pour apporter une sensation de fraîcheur intime lors des fortes chaleurs.
La gestion de l’eau et la solidarité envers les animaux
La chaleur extrême n’épargne pas les animaux des rues, qui cherchent activement l’ombre et souffrent de déshydratation. Les habitants installent régulièrement des gamelles d’eau et de nourriture dans l’espace public pour les soulager.
Par ailleurs, l’eau courante étant très peu coûteuse en Thaïlande, certaines pratiques de refroidissement sont courantes bien que gourmandes en ressources. Il n’est pas rare de voir des habitants arroser abondamment les façades de leur maison ou laisser couler de l’eau en continu sur les toitures pour faire baisser la température intérieure des habitations.
L’engagement des autorités : cooling centers et alertes
Le dernier pilier de cette survie repose sur l’action gouvernementale. Les autorités thaïlandaises prennent le problème de la chaleur très au sérieux, sans jamais le minimiser. Plusieurs mesures phares sont déployées :
- Les cooling centers : durant la saison chaude, la municipalité de Bangkok ouvre entre 300 et 400 centres de rafraîchissement gratuits. Accessibles grâce à une carte en ligne en temps réel, ces espaces climatisés permettent aux passants, aux sans-abris et aux travailleurs extérieurs de se reposer, de s’allonger, de boire de l’eau et de recevoir des premiers soins si nécessaire.
- La distribution d’eau potable : l’eau du robinet n’étant pas potable dans le pays, l’État déploie entre 3000 et 4000 points d’eau potable gratuite dans les rues pour prévenir les coups de chaleur.
- Les alertes mobiles : des notifications d’alerte chaleur sont directement envoyées sur les téléphones portables de la population lorsque les indices de température atteignent des seuils critiques, invitant chacun à se mettre à l’abri.
Ainsi, survivre à des températures extrêmes ne relève pas d’une résistance physique supérieure, mais d’une adaptation rigoureuse, tant individuelle que collective, soutenue par des infrastructures publiques adaptées.
Source : Avis d’absence





























































