La Bible éthiopienne est sans doute l’un des ouvrages religieux les plus mystérieux et controversés de l’histoire. Alors que la Bible classique, telle que la version du roi Jacques (King James), contient 66 livres, la version éthiopienne en compte 88. Elle inclut des manuscrits de l’Ancien et du Nouveau Testament, ainsi que des textes totalement absents des autres traditions chrétiennes. Mais pourquoi un tel trésor spirituel et historique a-t-il été écarté, voire dissimulé, par le reste du monde chrétien ?
Un christianisme ancien et indépendant
Pour comprendre cette différence fondamentale, il faut se pencher sur l’histoire unique de l’Éthiopie. Seul pays d’Afrique à n’avoir jamais été colonisé, la nation abrite l’une des plus anciennes civilisations au monde. Surtout, le christianisme n’y a pas été importé par des missionnaires occidentaux modernes. L’Éthiopie est une nation chrétienne depuis le IVe siècle.
Au milieu du VIe siècle, le moine et voyageur égyptien Cosmas Indicopleustès notait déjà que l’Éthiopie était un refuge pour les chrétiens fuyant les persécutions d’autres empires. L’Église orthodoxe éthiopienne, localement appelée Tewahedo, affirme même que certaines tribus éthiopiennes vénèrent le Dieu chrétien depuis plus de 3 500 ans. Elle serait ainsi la plus ancienne organisation chrétienne au monde, bien avant l’Église catholique.
Le pays possède des reliques inestimables, comme les Évangiles de Garima, découverts en 2010 dans un monastère perché sur une montagne. Rédigés en guèze, une ancienne langue éthiopienne, ils comptent parmi les plus anciens livres chrétiens illustrés jamais retrouvés.
Les origines bibliques de l’Éthiopie
Selon le Kebra Nagast, le livre sacré de l’Éthiopie, la célèbre reine de Saba a voyagé jusqu’à Jérusalem au Xe siècle avant notre ère pour demander conseil au roi Salomon. Si la Bible classique mentionne cette rencontre, elle omet un détail crucial : les deux souverains auraient eu un fils, Ménélik, devenu le premier empereur d’Éthiopie.
Fait fascinant, une étude génétique menée en 2012 sur la population éthiopienne a révélé des traces de brassage avec des populations égyptiennes, israéliennes ou syriennes remontant à environ 3 000 ans, ce qui coïncide parfaitement avec l’époque présumée du règne de la reine de Saba.
La formation de la Bible occidentale : une question de contrôle
Pour comprendre le rejet de la Bible éthiopienne, il faut examiner comment la Bible occidentale a été compilée. Au premier siècle, d’innombrables textes relataient la vie et les enseignements de Jésus. Beaucoup relevaient de l’invention pure, comparables à des œuvres de fiction, mais le public de l’époque les prenait pour des faits réels.
Face à la propagation de ces fausses informations, les premiers dirigeants de l’Église chrétienne se sont réunis lors du concile de Nicée en 325 et du premier concile de Constantinople en 381. Leur but ? Définir quels livres méritaient d’intégrer le Nouveau Testament. Les critères étaient stricts : le texte devait avoir été écrit au premier siècle par un disciple direct de Jésus ou un témoin oculaire, et être en accord avec le reste des Écritures.
Plus tard, vers l’an 400, saint Jérôme traduisit les textes hébreux en latin pour créer la Vulgate (comprenant 27 livres pour le Nouveau Testament et 39 pour l’Ancien). En 1611, le roi Jacques Ier d’Angleterre, soucieux de consolider son pouvoir et de mettre fin aux querelles religieuses, fit appel à 47 experts pour compiler une version scientifique et standardisée : la Bible du roi Jacques. Ces différentes étapes de sélection ont définitivement écarté de nombreux textes que l’Église éthiopienne, isolée, avait conservés.
Les véritables raisons du rejet de la Bible éthiopienne
Si la Bible éthiopienne est aujourd’hui ignorée par la majorité des chrétiens, c’est pour plusieurs raisons précises, mêlant théologie, politique et barrières culturelles :
- La présence de pseudépigraphes : La Bible éthiopienne inclut des textes dont l’auteur présumé n’est pas le véritable auteur (comme si un écrivain moderne signait son livre du nom d’un personnage historique pour lui donner de la crédibilité). Les théologiens occidentaux ont rejeté ces livres, les jugeant non inspirés divinement.
- Des divisions internes : Il n’existe pas une, mais deux Bibles éthiopiennes. Le canon large, qui compte 81 livres (dont le Livre d’Hénoch, le Livre des Jubilés et les Livres des Maccabées), et le canon étroit de 72 livres, officiellement instauré par l’empereur Haïlé Sélassié. Ces variations internes ont compliqué sa reconnaissance internationale.
- La barrière de la langue : Rédigée en guèze, une langue liturgique morte, cette Bible est restée inaccessible aux non-initiés pendant des siècles, favorisant son obscurité en dehors des frontières de l’Éthiopie.
- La politique de l’Empire romain : Aux premiers jours du christianisme européen, les empereurs romains se souciaient davantage de consolider leur pouvoir que de croissance spirituelle. Tout parchemin qui ne correspondait pas à leur récit officiel était détruit ou écarté. Des prêtres dissidents ont d’ailleurs caché de nombreux manuscrits interdits dans des grottes, comme ceux retrouvés près de la mer Morte dans les années 1940.
Un miracle de préservation
Malgré l’indifférence du monde occidental, la survie de la Bible éthiopienne tient du miracle. Ce texte sacré a traversé les siècles, résistant aux attaques de divers empires, à l’invasion italienne, et même à un grave incendie qui a ravagé le monastère abritant certains de ces précieux manuscrits dans les années 1930.
Aujourd’hui, l’intérêt pour la Bible éthiopienne grandit. Les églises éthiopiennes travaillent à sa traduction dans des langues contemporaines, permettant enfin aux chercheurs et aux croyants du monde entier de découvrir les secrets et l’histoire de ce livre qui a refusé de disparaître.
Source : Motech
































































