Le soir du 17 juin 1982, Graziella Corrocher s’est jetée par la fenêtre du quatrième étage du siège de la Banco Ambrosiano à Milan, en Italie. Secrétaire du président de la banque, Roberto Calvi, elle aurait mis fin à ses jours en réaction à un immense scandale impliquant l’établissement et son patron. Sur son bureau, elle a laissé une lettre de suicide écrite à l’encre rouge vif, déclarant que Calvi, alors en fuite, devait être doublement maudit pour les dommages qu’il avait causés à la banque et à ses employés. Graziella Corrocher ne pouvait pas le savoir, mais Roberto Calvi allait effectivement être maudit, et bien plus tôt que quiconque n’aurait pu l’anticiper.
Moins de 24 heures après la mort de la secrétaire, à plus de 960 kilomètres de là, dans la ville de Londres, un facteur traversait le pont de Blackfriars au petit matin lorsqu’il a fait une découverte macabre. Dans l’ombre, sous le pont, le corps d’un homme élégamment vêtu était pendu à une corde attachée à un échafaudage. La police n’a pas tardé à identifier le corps et à tirer la conclusion la plus évidente : son établissement bancaire faisant l’objet d’une enquête criminelle et sa réputation étant ruinée, Roberto Calvi s’était suicidé.
Un suicide aux détails troublants
La mort de Calvi a été officiellement classée comme un suicide, une conclusion qui semblait logique en apparence. Cependant, plusieurs détails singuliers ne collaient pas. Le premier problème était d’ordre purement logistique. Le corps de Calvi a été retrouvé pendu dans un endroit particulièrement difficile d’accès sous le pont, atteignable uniquement après une longue escalade et un déplacement périlleux sur d’étroites plateformes d’échafaudage. Âgé d’une soixantaine d’années et sans condition physique exceptionnelle, il semblait improbable qu’il ait pu accomplir ce trajet seul, en pleine nuit.
Le contenu de ses poches soulevait également des interrogations. Les enquêteurs y ont trouvé un faux passeport et environ 15 000 dollars répartis en trois devises différentes, ce qui correspond au profil d’un riche banquier en cavale. En revanche, les cinq gros morceaux de maçonnerie, pesant environ 5 kg, fourrés dans ses poches et son pantalon étaient bien plus difficiles à expliquer. Voulait-il s’alourdir pour sa chute finale, ou s’agissait-il d’une mise en scène plus sinistre ?
En retraçant ses derniers mouvements, les enquêteurs ont découvert que Calvi avait pris d’énormes risques pour fuir l’Italie, empruntant un itinéraire sinueux à travers la Yougoslavie, l’Autriche et la Suisse, avant d’affréter un avion privé pour Londres. Il avait même pris des dispositions pour s’enfuir en Amérique du Sud afin d’y retrouver sa famille. Ce comportement ne ressemblait pas à celui d’un homme s’apprêtant à s’ôter la vie. Si Roberto Calvi ne s’est pas suicidé, cela signifie que quelqu’un a déployé de grands efforts pour le faire croire.
L’ascension du Banquier de Dieu
Pour comprendre qui voulait la mort de Roberto Calvi, il faut se pencher sur son parcours. Entré à la Banco Ambrosiano en 1947 comme simple employé, il a gravi les échelons pour en devenir le directeur général en 1970, puis le président et décideur incontesté en 1975. Sous sa direction, cette banque régionale conservatrice s’est transformée en une puissance internationale agressive, multipliant les filiales à travers l’Europe, l’Amérique latine et divers paradis fiscaux.
Calvi a tissé un réseau de relations extrêmement puissantes. Dans les années 1970, il a développé des liens étroits avec l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR), plus connu sous le nom de Banque du Vatican, alors dirigé par l’archevêque Paul Marcinkus. L’IOR est devenu le principal actionnaire de la Banco Ambrosiano, offrant à Calvi un prestige immense. La presse l’a d’ailleurs surnommé le « Banquier de Dieu ». Grâce à la Banque du Vatican, l’Ambrosiano recevait des lettres de crédit bénéficiant du soutien du Saint-Siège, lui permettant d’emprunter des sommes colossales sans éveiller de soupçons.
En retour, il a été allégué que la banque aidait à canaliser les fonds du Vatican vers diverses causes politiques sensibles, notamment des mouvements anticommunistes en Europe de l’Est (comme en Pologne, pays natal du pape Jean-Paul II) et en Amérique du Sud, bien que rien n’ait jamais été formellement prouvé.
La loge P2 et la mafia
Roberto Calvi était également un membre actif de la loge maçonnique illégale Propaganda Due, ou P2, dirigée par Licio Gelli. Cette organisation secrète comptait parmi ses membres les plus hautes sphères de la société italienne : politiciens, militaires, industriels, chefs des services de renseignement, et même le futur Premier ministre Silvio Berlusconi. Le manifeste de Gelli visait à remodeler l’Italie dans l’ombre en affaiblissant le Parlement, en neutralisant le système judiciaire et en contrôlant les médias.
Détail troublant : les membres de la loge P2 portaient des robes noires lors de leurs réunions et s’appelaient entre eux Fratelli neri. Ce terme italien se traduit par « frères noirs », mais peut aussi signifier « moines noirs », ce qui se dit Black friars en anglais… le nom exact du pont où Calvi a été retrouvé pendu.
Enfin, la capacité de la Banco Ambrosiano à déplacer discrètement de grandes quantités d’argent aurait permis à Calvi de se rapprocher de la mafia italienne, pour laquelle il aurait blanchi des sommes faramineuses.
La chute et la fuite
En 1978, la Banque centrale d’Italie a audité la Banco Ambrosiano et a découvert que des milliards de lires avaient été illégalement sortis du pays. Calvi a été reconnu coupable, condamné à quatre ans de prison avec sursis et à une lourde amende. Sachant que les auditeurs n’avaient découvert que la pointe de l’iceberg, Calvi a écrit au pape Jean-Paul II en juin 1982, l’avertissant que l’effondrement de la banque causerait une catastrophe aux proportions inimaginables pour l’Église catholique. Il n’a jamais reçu de réponse.
Les auditeurs ont fini par découvrir un trou d’environ 1,5 milliard de dollars dans les comptes de la banque. Acculé, Calvi s’est rasé la moustache, a pris un faux passeport au nom de Gian Roberto Calvini et s’est enfui à Londres, où il a trouvé la mort.
La quête de la vérité
Refusant le verdict de suicide, la famille de Calvi a financé ses propres enquêtes. En 1991, l’agence de détectives privés Kroll Associates, dirigée par la scientifique Angela Gallop, a reconstitué la scène. En utilisant les véritables échafaudages du pont et un homme de la même corpulence (le propre mari de Gallop), ils ont prouvé que Calvi n’aurait pas pu se pendre lui-même. Les chaussures de Calvi ne présentaient aucune trace de rouille ou de peinture provenant de l’échafaudage, et son corps n’avait aucune égratignure due aux 5 kg de briques glissées dans ses vêtements, prouvant qu’elles avaient été ajoutées après sa mort.
En 1998, le corps a été exhumé. Les experts ont confirmé que les blessures au cou de Calvi n’étaient pas compatibles avec une pendaison, mais avec une strangulation. En 2003, la justice italienne a officiellement reconnu que Roberto Calvi avait été assassiné, permettant à sa famille de toucher une assurance vie de 10 millions de dollars.
Le scénario le plus probable est que Calvi a été attiré sur un bateau naviguant sur la Tamise par des connaissances, pensant qu’elles allaient l’aider à fuir. Il y a été étranglé, puis, vers 1h30 du matin, profitant de la marée haute, ses tueurs ont accédé à l’échafaudage pour mettre en scène son suicide.
Qui a tué Roberto Calvi ?
Les suspects ne manquaient pas :
- Le Vatican : Le scandale a causé un immense embarras. La Banque du Vatican a d’ailleurs accepté de payer plus de 200 millions de dollars aux créanciers de l’Ambrosiano en invoquant une « responsabilité morale ».
- La loge P2 : En mars 1981, la police a perquisitionné les propriétés de Licio Gelli, exposant la loge. Calvi, qui connaissait toutes les transactions secrètes, devenait un risque majeur s’il décidait de parler aux autorités.
- La Mafia : Selon de nombreux rapports, environ 800 millions de dollars de l’argent disparu de la banque appartenaient à la Cosa Nostra.
Licio Gelli et cinq autres individus liés à la mafia et à la loge P2 ont été inculpés de meurtre. Le procès s’est tenu dans un tribunal fortifié à Rome. Cependant, en raison d’un manque total de preuves physiques les plaçant sur les lieux du crime, ils ont tous été acquittés.
L’histoire de Roberto Calvi a tellement marqué les esprits qu’elle a inspiré la culture populaire. Dans le film Le Parrain, 3e partie, le personnage de Frederick Keinszig, un banquier lié au Vatican et à la mafia qui finit pendu sous un pont, est directement basé sur lui. Malheureusement, dans la réalité, l’affaire reste l’un des meurtres non résolus les plus fascinants de l’histoire financière européenne.
Source : Thoughty2





























































