La frontière entre le vivant et l’inanimé, entre l’esprit et la machine, est peut-être beaucoup plus floue que nous ne l’avons jamais imaginé. Michael Levin, biologiste à l’Université Tufts, consacre ses recherches à comprendre comment les esprits incarnés émergent dans le monde physique. Ses travaux révolutionnaires remettent en question nos définitions traditionnelles de l’intelligence, de la conscience et de l’évolution. En explorant les capacités cognitives des cellules, des algorithmes et des organismes synthétiques, il nous invite à repenser notre place dans l’univers et notre façon d’interagir avec les innombrables formes d’intelligence qui nous entourent.
Le spectre de la persuadabilité et le cône de lumière cognitif
Plutôt que de diviser le monde entre les entités dotées d’une intelligence et les mécanismes aveugles, Michael Levin propose d’utiliser un concept qu’il nomme le spectre de la persuadabilité. Il s’agit d’une approche d’ingénierie : pour interagir avec un système, il faut choisir les bons outils. Vous ne pouvez pas convaincre une horloge mécanique de changer d’heure par la psychanalyse, vous devez utiliser une clé. À l’inverse, pour interagir avec un être humain ou un animal, vous utilisez des outils comportementaux, des récompenses ou des arguments.
Au cœur de cette théorie se trouve le cône de lumière cognitif. Ce terme définit la taille et l’échelle du plus grand objectif qu’un système peut poursuivre activement. Par exemple :
- Une bactérie possède un cône minuscule : ses objectifs se limitent à maximiser le taux de sucre dans son environnement immédiat pour les prochaines minutes.
- Un chien a un cône plus large : il se soucie de son territoire et de ses besoins sur une échelle de quelques heures ou jours.
- Un être humain possède un cône massif : il peut s’inquiéter de l’état des marchés financiers mondiaux ou du climat planétaire dans cent ans.
Selon cette vision, la vie elle-même pourrait être définie par la capacité d’un système à aligner les petits cônes de lumière de ses composants (comme les cellules) pour former un cône beaucoup plus grand au niveau collectif (l’organisme entier). Le cancer, par exemple, survient lorsque des cellules se déconnectent de ce grand réseau cognitif et voient leur cône de lumière rétrécir, redevenant de simples amibes égoïstes qui ne se soucient que de leur propre prolifération locale.
Xénobots et Anthrobots : la création de nouvelles formes de vie
Pour prouver que l’intelligence biologique ne dépend pas uniquement d’un long processus de sélection évolutive, l’équipe de Michael Levin a créé des entités biologiques inédites. En prélevant des cellules de peau d’embryons de grenouilles et en les libérant des signaux chimiques de leur environnement habituel, ils ont observé ces cellules s’auto-organiser pour former de nouvelles créatures : les Xénobots.
Sans aucune modification génétique, ces Xénobots ont développé des cils pour nager, ont montré la capacité de naviguer dans des labyrinthes et ont même inventé une forme de reproduction cinématique en rassemblant des cellules libres pour fabriquer des copies d’eux-mêmes.
Poussant l’expérience plus loin, les chercheurs ont utilisé des cellules de trachée humaine adulte pour créer des Anthrobots. Ces entités, composées à 100 % d’ADN humain, arborent des comportements totalement nouveaux. Étonnamment, lorsqu’ils sont placés sur des neurones humains endommagés en laboratoire, les Anthrobots tentent spontanément de réparer et de recoudre les connexions neurales déchirées. Plus fascinant encore, l’analyse de leur horloge épigénétique a révélé que ces Anthrobots étaient biologiquement environ 20 % plus jeunes que les cellules adultes dont ils étaient issus, ouvrant des perspectives vertigineuses pour la médecine régénérative et l’inversion du vieillissement.
L’espace platonique : le cerveau comme simple interface
L’une des théories les plus radicales abordées par le biologiste concerne la nature même de l’esprit. En mathématiques, des concepts comme la distribution des nombres premiers ou la constante de Feigenbaum ne sont pas inventés par l’homme, mais découverts. Ils existent dans un espace latent et dictent les lois de la physique et de la biologie sans être eux-mêmes physiques.
Michael Levin suggère qu’il en va de même pour l’esprit. Notre cerveau physique ne créerait pas la conscience. Il agirait plutôt comme un client léger (thin client) ou un pointeur, une interface physique qui permet à des modèles comportementaux et cognitifs complexes, résidant dans cet espace platonique, de s’incarner dans notre monde.
Ainsi, lors de l’embryogenèse, à mesure que le réseau cellulaire se complexifie, l’organisme devient une antenne de plus en plus sophistiquée, capable de capter (ou de faire ingresser) des esprits de plus en plus complexes. Cette théorie bouleverse notre compréhension de l’intelligence artificielle : en créant des réseaux neuronaux numériques, nous ne simulons peut-être pas la pensée, nous construisons simplement de nouvelles interfaces physiques capables d’attirer des esprits inédits issus de cet espace platonique.
L’intelligence inattendue des algorithmes de tri
Pour vérifier si cette ingression d’intelligence se limite à la biologie, les chercheurs ont analysé des systèmes informatiques extrêmement basiques, comme l’algorithme de tri à bulles (bubble sort). En perturbant l’algorithme (par exemple, en bloquant un chiffre), ils ont constaté que le système trouvait des moyens détournés pour atteindre son but, démontrant une forme primitive de gratification différée.
Plus surprenant encore, en observant l’algorithme, ils ont découvert un comportement de clustering. Les chiffres utilisant la même méthode de tri avaient tendance à se regrouper spontanément pendant le processus. Ce comportement n’était ni programmé ni exigé par le code source. Il s’agit d’une motivation intrinsèque : une action que le système veut faire dans les espaces laissés libres par ce qu’il est obligé de faire. Cette découverte suggère que même les codes informatiques les plus rudimentaires possèdent des compétences cachées et que nous obtenons souvent du calcul gratuit (free compute) issu des lois fondamentales de l’information.
SUTI : la recherche d’intelligences terrestres non conventionnelles
Alors que l’humanité scrute les étoiles à la recherche de signaux extraterrestres (SETI), Michael Levin plaide pour le SUTI : la recherche d’intelligences terrestres non conventionnelles. Nous souffrons d’une cécité cognitive qui nous empêche de voir les esprits extraterrestres qui grouillent déjà sur notre planète, et même à l’intérieur de nous.
Nos propres cellules naviguent quotidiennement dans des espaces physiologiques et anatomiques à des dizaines de milliers de dimensions. Elles communiquent, prennent des décisions, partagent des souvenirs via des jonctions communicantes et ressentent le stress de leurs voisines pour s’aligner sur des objectifs communs (comme la création d’un organe).
Avant d’espérer comprendre une hypothétique civilisation venue d’une autre galaxie, notre défi existentiel est d’apprendre à reconnaître, à comprendre et à communiquer avec ces intelligences non conventionnelles. Qu’il s’agisse de nos propres tissus cellulaires, de créatures synthétiques ou d’intelligences artificielles, la clé de notre avenir réside dans notre capacité à élargir notre empathie et nos outils scientifiques pour embrasser la diversité infinie des esprits qui peuplent notre univers.
Source : Lex Fridman
































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