Le 2 juillet 1937, Amelia Earhart disparaissait au-dessus du Pacifique. Près de 90 ans plus tard, aucun fragment confirmé de son avion n’a été retrouvé. Pourtant, la plus vaste opération de recherche de l’histoire américaine a été menée, suivie d’expéditions privées et de technologies sous-marines de pointe. En 2024, un sonar a même brièvement convaincu le monde entier que l’énigme était enfin résolue.
Le vol qui n’a jamais atterri
Née en 1897 à Atchison, au Kansas, Earhart était en 1937 l’une des aviatrices les plus célèbres de la planète. En 1932, elle était devenue la première femme à traverser l’Atlantique en solitaire. Elle avait ensuite multiplié les records pour prouver que les femmes pouvaient voler aussi loin et aussi bien que les hommes. Elle avait aussi conseillé le programme aéronautique de l’université Purdue, un lien qui compte encore dans les recherches actuelles.
En 1937, elle se lance dans un tour du monde proche de l’équateur, soit près de 46 700 kilomètres. Elle pilote un bimoteur Lockheed Electra 10E, surnommé son « laboratoire volant », accompagnée du navigateur Fred Noonan. Après l’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Asie, le duo atteint Lae, dans l’actuelle Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Le 2 juillet, ils décollent vers l’île Howland, à environ 4000 kilomètres. Cet îlot corallien d’à peine 6,5 km² est quasi invisible depuis les airs. Pour le trouver, la navigation céleste de Noonan devait concorder presque parfaitement avec le guidage radio de l’Itasca, un navire des garde-côtes américains posté sur place.
Ce guidage ne s’est jamais vraiment établi. L’Itasca capte plusieurs messages d’Earhart, dont l’un signale un manque de carburant. Le dernier situe l’avion sur une « ligne de position 157-337 », un relèvement que Noonan avait probablement calculé à partir du lever du soleil. Ensuite, plus rien.
Une recherche titanesque, mais vaine
La Marine et les garde-côtes américains lancent alors l’opération de recherche aéronavale la plus vaste et la plus coûteuse de l’histoire des États-Unis. Pendant environ 16 jours, le cuirassé USS Colorado, le porte-avions USS Lexington et d’autres navires ratissent quelque 650 000 km² d’océan. La zone couvre les abords de Howland et s’étend jusqu’aux îles Phoenix, dont fait partie Nikumaroro. Des avions survolent ces îles, mais aucune équipe n’y débarque pour les fouiller. On ne trouve ni épave, ni nappe d’huile, ni radeau. Earhart et Noonan sont déclarés morts en 1939.
Trois théories en concurrence
L’amerrissage forcé près de Howland
C’est la thèse officielle et la plus admise par les historiens. Incapables de repérer l’île, les deux aviateurs auraient épuisé leur carburant puis amerri. L’Electra aurait coulé en quelques minutes. Dorothy Cochrane, conservatrice au Smithsonian National Air and Space Museum, souligne que les transmissions d’Earhart devenaient plus fortes à l’approche de Howland. L’avion était donc proche de sa cible. Le problème vient de la profondeur : les fonds atteignent plusieurs milliers de mètres. La société Nauticos y mène des recherches au sonar depuis une vingtaine d’années. Elle prévoit une quatrième tentative en 2026, guidée par une nouvelle lecture des messages radio.
Naufragés sur Nikumaroro
Le groupe TIGHAR (International Group for Historic Aircraft Recovery) défend une autre piste. Selon lui, l’avion s’est posé sur un récif de Nikumaroro, alors appelée Gardner Island, à environ 650 kilomètres au sud-est. Le groupe y a organisé une douzaine d’expéditions entre 1989 et 2019.
Plusieurs indices appuient cette hypothèse :
- En 1940, un squelette partiel est découvert sur l’île avec une boîte de sextant. Le médecin D.W. Hoodless l’attribue alors à un homme trapu. En 2018, une analyse dirigée par Richard Jantz conclut au contraire que les mesures correspondent à une femme du gabarit d’Earhart. Les os ayant été perdus, aucun test ADN n’est possible.
- Des objets ont été retrouvés sur place : fragments de chaussure féminine, flacon de médicament, pot de crème contre les taches de rousseur, poudrier, canif.
- Des relèvements radio de l’époque convergent vers l’île. Ils suggèrent des appels de détresse émis dans les jours suivant la disparition.
- Une photo prise par Eric Bevington trois mois après la disparition montre une forme floue, peut-être une jambe de train d’atterrissage.
Les critiques rappellent qu’une île fréquentée pendant des décennies par des marins et des naufragés a pu accumuler des débris sans aucun rapport avec Earhart.
Capturés par le Japon
Une troisième théorie affirme que les aviateurs se sont posés dans les îles Marshall, alors sous contrôle japonais, et sont morts en captivité. En 2017, le documentaire Amelia Earhart: The Lost Evidence l’a relancée avec une photo des Archives nationales américaines. Mais un blogueur japonais a retrouvé ce cliché dans un récit de voyage publié des années avant 1937. Tokyo affirme par ailleurs n’avoir aucune trace de leur détention. La plupart des historiens jugent cette thèse totalement démystifiée.
La fausse alerte de 2024
En janvier 2024, la société Deep Sea Vision, basée en Caroline du Sud, annonce avoir capté une image sonar en forme d’avion. L’objet repose à environ 4900 mètres de profondeur, à quelque 160 kilomètres de Howland. Les images ont été prises par un drone sous-marin autonome, Hugin, qui balaie le fond par bandes parallèles. Son fondateur, Tony Romeo, ancien officier du renseignement de l’US Air Force, avait vendu des biens immobiliers pour financer l’expédition. Son équipe avait sondé près de 20 000 km² depuis un navire d’une trentaine de mètres.
Nauticos relève aussitôt plusieurs anomalies : des ailes en flèche que l’Electra n’avait pas, des dimensions incohérentes et aucune trace des supports moteurs. Le Smithsonian juge lui aussi qu’une image floue ne prouve rien. En novembre 2024, une caméra plus précise tranche la question : il s’agit d’une simple formation rocheuse. Deep Sea Vision reconnaît l’erreur, assure que « l’intrigue s’épaissit » et annonce poursuivre ses recherches.
L’objet Taraia, la piste la plus prometteuse
En 2020, Michael Ashmore, vétéran de la Marine américaine, repère sur Apple Maps une forme étrange dans le lagon de Nikumaroro. Il la signale à l’archéologue Richard Pettigrew, de l’Archaeological Legacy Institute. Baptisé « objet Taraia », d’après une péninsule voisine, il apparaît au même endroit sur des images remontant à 1938. Il est devenu plus net après un cyclone en 2015. Il mesure entre 12 et 14 mètres, proche des 12,2 mètres du fuselage de l’Electra. Il est aussi très réfléchissant, comme une surface métallique.
Purdue, l’Archaeological Legacy Institute et la Purdue Research Foundation ont monté une expédition, retardée par les autorisations du Kiribati et la saison des cyclones. Le départ de Tarawa est prévu début octobre 2026, pour six jours de mer. Sur place, l’équipe utilisera un magnétomètre, un sonar latéral et un profileur de sédiments, puis une drague hydraulique. Par ailleurs, les Archives nationales américaines ont publié plus de 10 000 pages déclassifiées entre novembre 2025 et janvier 2026, sans rien de décisif.
Pourquoi le mystère résiste
Aucune dissimulation n’explique ces échecs, mais des obstacles bien concrets :
- Une zone immense, sans point de crash confirmé.
- Des abysses qui exigent un matériel coûteux.
- Des financements privés qui espacent les expéditions.
- Des sédiments qui recouvrent l’objet Taraia au gré des tempêtes.
- Des autorisations gouvernementales longues à obtenir.
Près de 90 ans après le dernier message radio, la réponse est peut-être à quelques semaines. Ou bien ce sera une déception de plus, et personne ne sait encore laquelle.
Source : Meridian Geographic




























































