En Australie-Méridionale, Linda Matthews a vu son mari Brad sombrer peu à peu sous l’effet du tapentadol, un analgésique opioïde puissant prescrit sous le nom de marque Palexia. Après deux années de dépendance passée à l’oxycodone, Brad souffrait de maux de tête chroniques et faisait confiance à son médecin. Le médicament a fini par le rendre somnolent, irritable, puis agressif, jusqu’au jour où une overdose combinée de tapentadol et d’oxycodone lui a coûté la vie. À Berlin, Marco, un jeune homme de 23 ans, utilisait une imprimante spécifique pour falsifier des ordonnances de tramadol, avant d’être retrouvé mort dans son appartement des suites d’une intoxication médicamenteuse. Au même moment, à Lomé, au Togo, un conducteur de taxi-moto nommé Zico consomme chaque jour deux comprimés de tramadol, surnommé sur place « la cocaïne du pauvre », pour tenir durant ses journées de travail de douze heures.
Ces destins brisés à travers différents continents convergent vers un même point névralgique : la ville industrielle de Stolberg, en Allemagne, tout près de la frontière néerlandaise. C’est là que se trouve le siège de Grünenthal, une multinationale pharmaceutique valorisée à près de deux milliards de dollars, spécialisée dans le traitement de la douleur.
Un passé lourd de controverses
Fondée en 1946 par la famille Wirtz au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise Chemie Grünenthal GmbH débute par la commercialisation de la pénicilline en Allemagne. Pour lancer ses recherches, la jeune firme embauche plusieurs scientifiques ayant exercé sous le Troisième Reich. Parmi eux figurait le docteur Heinrich Mückter, accusé d’avoir mené des expériences mortelles sur des déportés dans les camps de concentration nazis sans jamais avoir été condamné, mais aussi Heinz Baumkötter, ancien médecin du camp de Sachsenhausen, et Otto Ambros, expert en armes chimiques et responsable au camp de Monowitz, plus tard nommé conseiller auprès de la firme. Si Grünenthal a confirmé avoir employé des scientifiques liés au régime nazi en soulignant qu’il s’agissait d’une pratique répandue dans l’Allemagne d’après-guerre, le groupe affirme aujourd’hui condamner fermement ces crimes historiques.
À la fin des années 1950, l’entreprise est au cœur de ce qui reste l’un des plus grands drames sanitaires du XXe siècle : le scandale du Contergan, un sédatif à base de thalidomide largement prescrit aux femmes enceintes contre les nausées matinales. La molécule a provoqué de gravissimes malformations congénitales chez environ 12 000 nouveau-nés dans près de cinquante pays, entraînant la mort prématurée d’au moins un tiers d’entre eux. Retiré du marché après quatre années de commercialisation, le produit a marqué l’histoire de la société, qui a présenté des excuses publiques aux victimes en 2021 par l’intermédiaire de la famille Wirtz.
Du tramadol au tapentadol : l’essor des analgésiques
Dans les années 1970, l’entreprise se relève grâce à la mise au point d’une nouvelle molécule de synthèse issue de quinze années de travail : le tramadol, commercialisé sous le nom de Tramal dès 1977. Présenté à l’époque comme un opioïde faible présentant peu de risques, le tramadol devient rapidement l’un des analgésiques les plus prescrits de la planète.
Le mode d’action des opioïdes repose sur la stimulation de récepteurs spécifiques situés le long des voies nerveuses de la moelle épinière et du cerveau, imitant les endorphines naturelles pour bloquer le signal de la douleur. Si la morphine sert d’étalon de mesure historique, le tramadol affiche une puissance analgésique d’environ 10 à 17 % par rapport à celle-ci. En comparaison, l’oxycodone est deux fois plus puissante que la morphine, tandis que le fentanyl s’avère 70 à 100 fois plus fort. Cependant, l’usage répété entraîne une tolérance rapide de l’organisme, poussant à augmenter les doses pour maintenir les effets, avec le danger permanent d’un ralentissement fatal de la respiration, menant à l’asphyxie, au coma et à la mort.
Lorsque le brevet du tramadol a expiré à la fin des années 1990, le marché a été inondé de médicaments génériques bon marché. Grünenthal a alors développé un nouvel opioïde breveté, le tapentadol. Approuvé aux États-Unis par la FDA dès 2008 puis lancé en Allemagne en 2010 sous la marque Palexia, ce produit a pris le relais commercial de son prédécesseur.
Des liens étroits avec les instances de régulation
Alors que la crise des opioïdes frappait de plein fouet les États-Unis en provoquant des centaines de milliers de décès par surdose suite aux pratiques agressives de laboratoires comme Purdue Pharma, Grünenthal veillait à préserver l’accès à ses propres molécules sur son marché d’origine.
En mai 2010, le comité d’experts sur les stupéfiants de l’Institut fédéral allemand des médicaments et des dispositifs médicaux (BfArM) envisage d’inscrire le tramadol sur la liste des stupéfiants, ce qui obligerait les médecins à utiliser des ordonnances sécurisées très difficiles à contrefaire. Grünenthal adresse alors un courrier d’opposition aux autorités, affirmant qu’une restriction sévère en Allemagne enverrait un signal désastreux au reste du monde.
Pour trancher, une commission de travail de huit membres est mise en place afin d’analyser les données scientifiques. L’investigation menée par le consortium journalistique The Examination a révélé que plusieurs membres de ce groupe présentaient des liens étroits avec l’entreprise. Plus révélateur encore, le professeur qui dirigeait ce groupe de travail occupait une chaire universitaire entièrement financée par Grünenthal. Fin 2011, le rapport final de la commission conclut qu’il n’existe pas de risque accru d’abus justifiant un classement comme stupéfiant, maintenant le tramadol sous un régime de prescription ordinaire, à l’inverse de pays comme le Royaume-Uni, la France ou le Canada qui ont adopté des mesures bien plus restrictives face aux risques avérés d’addiction.
Une influence ciblée sur le corps médical
Pour implanter le tapentadol à l’international, en particulier sur les marchés d’Amérique latine où la publicité directe auprès du grand public est interdite, la stratégie s’est orientée vers les professionnels de santé et les associations. Au cours de la dernière décennie, Grünenthal a versé plus de neuf millions de dollars à au moins 900 associations de patients à travers l’Europe, ainsi qu’à des organisations similaires en Amérique latine.
L’enquête journalistique a mis en lumière des dérives concrètes :
- Au Mexique, une association de lutte contre la douleur financée par le groupe a exercé des pressions auprès du Parlement pour assouplir les règles de délivrance du tapentadol.
- Au Pérou, le dirigeant d’une organisation médicale homologue a vanté le tapentadol auprès de praticiens comme étant moins addictif et potentiellement lucratif pour les soignants.
- Sur une plateforme de formation médicale en ligne gérée par Grünenthal, une vidéo animée par une responsable de clinique mexicaine affirmait que le risque d’abus du tapentadol était minime et qu’il n’existait aucun rapport de dépression respiratoire, une allégation démentie par la notice officielle du produit et par la littérature scientifique. Alertée, la firme a retiré la vidéo en reconnaissant son caractère inexact.
Des publications scientifiques signées par des employés de Grünenthal ont également avancé que le double mécanisme d’action du tapentadol réduirait le potentiel de dépendance par rapport à d’autres molécules. Pourtant, les spécialistes interrogés n’ont trouvé aucune preuve solide pour étayer cette affirmation, et des courriels internes chez un partenaire commercial américain témoignaient déjà d’un scepticisme quant à la réalité de cette supériorité supposée.
Une crise globale aux visages multiples
Si la consommation de tapentadol augmente fortement dans des pays comme le Mexique ou le Pérou, le tramadol a déjà engendré de véritables crises sanitaires ailleurs, notamment en Afrique de l’Ouest. Le problème y a atteint une telle ampleur qu’en 2013, une équipe de recherche croyait avoir découvert la présence naturelle de tramadol dans les racines d’une plante locale au Cameroun, le pêcher africain. L’année suivante, une contre-expertise a démontré que l’opioïde provenait en réalité d’une contamination humaine massive : le tramadol synthétique avait pénétré les sols et les nappes phréatiques à des concentrations alarmantes.
Au Togo, au Nigeria, au Ghana ou en Égypte, le produit ne provient pas directement des usines allemandes de Grünenthal, mais de copies génériques et de contrefaçons illégalement importées d’Inde et de Chine. Les comprimés y sont vendus librement à la sauvette ou sur les étals des marchés. Néanmoins, l’opposition systématique de la firme à des classements plus stricts dans les pays occidentaux a longtemps freiné une prise de conscience globale sur la dangerosité de la molécule qu’elle a conçue.
Face à ces constatations, Grünenthal affirme aujourd’hui miser sur un usage responsable de ses médicaments, indispensables pour soulager les douleurs aiguës ou réfractaires, tout en annonçant cesser le développement de nouveaux opioïdes. Mais l’ambition affichée par l’industrie de bâtir « un monde sans douleur » masque une réalité brutale : la distribution massive de molécules hautement addictives, lorsqu’elle s’accompagne d’une sous-évaluation des risques, continue d’alimenter des drames humains aux quatre coins du globe.
Source : fern

























































