Lors de la crise des dettes souveraines de 2011, dans le sillage du krach de 2008, un constat lucide s’imposait déjà : après l’Irlande, l’Espagne et l’Italie, la France serait la prochaine sur la liste. Quinze ans plus tard, cette échéance est arrivée. Le pays s’enfonce dans une crise à la fois budgétaire, monétaire et sociale qui touche toute l’Europe. Sur les marchés financiers, l’obligation assimilable du Trésor (OAT) à dix ans de la France se négocie désormais au taux record de 4,8 %, tandis que l’écart avec la dette allemande s’élargit considérablement.
L’impasse budgétaire et l’étau de la Banque centrale européenne
Face à cette flambée des taux d’intérêt, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, a écarté tout soutien immédiat en affirmant que la réponse devait d’abord être budgétaire. En somme, Francfort somme Paris de régler seul sa crise, tout en sachant l’équation insoluble. Privé de majorité au Parlement, l’exécutif voit les discussions sur le budget échouer avant même d’avoir commencé, en particulier sur le dossier des retraites.
Cette paralysie politique prépare le passage à un gouvernement technocratique chargé d’imposer en force les décisions de Bruxelles et de la BCE. Si la banque centrale et les grandes banques commerciales qui achètent et placent la dette laissent filer les taux, le gouvernement peut tomber très rapidement : privé de la capacité d’emprunter sur les marchés, l’État ne peut plus exécuter son budget ni même payer les salaires de ses fonctionnaires. C’est précisément ce levier d’asphyxie financière qui permet la mise sous tutelle d’un pays.
Le précédent des lettres secrètes de 2011 et le naufrage italien
Ce mécanisme répète trait pour trait celui des lettres secrètes adressées par la BCE à l’Irlande en 2010, puis à l’Italie en 2011. À l’époque, Jean-Claude Trichet et Mario Draghi, gouverneurs de l’institution, avaient envoyé un courrier confidentiel au président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, conditionnant le soutien de la BCE à un programme drastique :
- La libéralisation complète du marché du travail et des services publics locaux ;
- Des privatisations de grande ampleur accompagnées d’un désengagement massif de l’État ;
- L’instauration de clauses automatiques de réduction du déficit.
Une telle injonction constituait une ingérence politique illégale : cantonnée par son mandat à la politique monétaire, la BCE n’a aucun droit d’influer sur les choix budgétaires nationaux. Bien que Silvio Berlusconi ait divulgué cette lettre pour alerter l’opinion, la pression financière exercée sur la dette a provoqué la chute de son gouvernement et son remplacement par le technocrate Mario Monti — un rôle que pourraient endosser en France des figures comme Édouard Philippe ou Raphaël Glucksmann.
Censées libérer la croissance, ces recettes de la BCE n’étaient en réalité qu’un plan de sauvetage des banques. En Italie, le produit intérieur brut a stagné, la dette et le chômage ont explosé, et le niveau de vie des Italiens s’est fortement dégradé, demeurant depuis une dizaine d’années inférieur à ce qu’il était avant l’adoption de l’euro.
Quinze ans de macronisme au service des marchés financiers
Le piège qui se referme sur la France repose sur la même contrainte : sommée de se débrouiller seule face à une dette jugée insoutenable, elle n’a pourtant ni le droit de sortir de la zone euro ni la liberté de mener une autre politique. L’objectif est d’imposer des réformes structurelles engagées depuis quinze ans, mais qui se heurtent dans l’Hexagone à davantage de résistance qu’en Italie.
En mars 2012, juste avant l’élection présidentielle, Nicolas Doisy, chef économiste du courtier Chevreux (filiale du Crédit Agricole), exposait déjà cette mécanique face à un François Ruffin médusé. Dans une note destinée aux investisseurs, il prédisait que François Hollande serait élu en désignant le monde de la finance comme son adversaire pour satisfaire l’électorat, avant d’appliquer le programme de Nicolas Sarkozy réclamé par les marchés : la libéralisation du marché du travail.
C’est sous ce quinquennat qu’a véritablement débuté l’ère macroniste, Emmanuel Macron ayant œuvré comme ministre de l’Économie avant d’empêcher François Hollande de se représenter. Initiée par la loi Macron, rebaptisée loi El Khomri au dernier moment, cette dérégulation du travail a été achevée par Élisabeth Borne avec la loi dite « plein emploi ». Sans rien faire pour l’emploi, cette réforme a rogné sur les indemnisations des chômeurs, permettant à l’État de prélever quatre milliards d’euros dans les caisses de l’Unédic en 2026.
La stratégie du chaos face au peuple et l’alternative souveraine
Ces ponctions ne suffisant plus, l’offensive se concentre désormais sur les retraites. Face à l’incapacité politique du gouvernement et du Parlement d’adopter ces mesures, l’instauration d’un état d’urgence apparaît comme le but recherché après quinze ans de macronisme. Même une démission anticipée ne semble plus être un obstacle pour Emmanuel Macron, désormais plus soucieux de négocier le poste qu’il occupera l’année suivante que de mener son mandat à terme, alors que la tenue de futures élections sincères suscite de profondes interrogations.
En 2012, lorsque François Ruffin demandait à Nicolas Doisy ce qu’il adviendrait si le peuple revenait sur la scène de l’histoire pour s’élever contre ces politiques, l’économiste anticipait un « gros coup de chaleur ». Seul le peuple peut en effet mettre en échec cet appauvrissement et cette perte de souveraineté. C’est pourquoi l’ultra-violence des casseurs lors des manifestations sert le pouvoir : la population ayant un besoin naturel d’ordre, le chaos permet de discréditer et de briser l’élan populaire avant qu’il ne prenne de l’ampleur.
Une autre voie économique est pourtant possible. Puisque 80 % des dépenses publiques françaises relèvent de la redistribution, assainir les comptes ne nécessite pas de travailler plus longtemps, mais d’être plus nombreux à travailler. En France, quatre personnes travaillent pour en nourrir dix, contre cinq en Allemagne et six en Suisse — soit un écart massif de 50 % d’actifs supplémentaires en Suisse. Or, compter davantage de travailleurs exige de créer des emplois en face, ce qui implique de reprendre le contrôle de ses frontières et de sa monnaie pour redevenir compétitif face à l’Allemagne et aux autres nations. Toute politique souveraine étant impossible dans le carcan européen actuel, tout concourt aujourd’hui à l’appauvrissement de la France, après celui de l’Italie.
Source : Tocsin




























































