Pendant des décennies, étudier les objets volants non identifiés (ovnis) ou les phénomènes anormaux non identifiés (PAN) relevait du suicide professionnel pour un chercheur. Tout a basculé en 2017 lorsque le New York Times a révélé les recherches secrètes du Pentagone et diffusé trois vidéos filmées par l’US Navy, la marine américaine. La question scientifique a alors changé : il ne s’agit plus de savoir si ces phénomènes existent, mais de déterminer leur nature et leur origine. Par le passé, bien des anomalies ont été moquées avant d’être admises : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les chutes de pierres célestes passaient pour de la magie, avant que le physicien Ernst Chladni n’analyse une vingtaine de cas et ne prouve l’origine spatiale des météorites.
Les cinq observables et l’incident du Nimitz
Spécialiste des exoplanètes et professeur de physique à l’université d’Albany, aux États-Unis, Kevin Knuth applique les lois de la physique aux données du programme gouvernemental américain AATIP, qui a défini cinq caractéristiques propres aux PAN :
- Le déplacement transmédium : la capacité d’évoluer aussi bien dans l’air que dans l’eau.
- L’accélération instantanée : le passage d’une vitesse nulle à une vitesse extrême en une fraction de seconde.
- Les vitesses hypersoniques : des déplacements sans bang supersonique ni boule de feu.
- La faible visibilité : un camouflage permettant de disparaître et de réapparaître.
- L’absence apparente de propulsion : un vol sans ailes ni réacteurs visibles.
Kevin Knuth a notamment étudié l’incident du porte-avions américain USS Nimitz de novembre 2004. Guidés par les radars du croiseur USS Princeton, des pilotes de chasseurs Super Hornet ont intercepté un objet cylindrique blanc de 12 mètres de long, semblable à un « Tic-Tac » géant, qui rebondissait comme une balle de ping-pong avant de filer à une vitesse fulgurante. D’après les relevés radar, ces objets chutaient de 8500 mètres d’altitude jusqu’au niveau de la mer en 0,78 seconde, soit à plus de 9 kilomètres par seconde. Cette manœuvre implique une accélération vertigineuse de 5000 G, alors que les ailes d’un avion de chasse F-35 se brisent dès 13,5 G.
D’Oumuamua au projet Galilée d’Harvard
Les caméras et radars militaires n’étant pas des instruments scientifiques calibrés par des chercheurs, l’astrophysicien Avi Loeb a lancé le projet Galilée à l’université Harvard. Son déclic remonte au 19 octobre 2017, lorsque le télescope Pan-STARRS, à Hawaï, a détecté Oumuamua, le premier objet interstellaire observé dans notre système solaire. Plat et long comme un terrain de football, Oumuamua a accéléré en s’éloignant du Soleil sans aucun dégazage cométaire. Tandis que certains confrères évoquaient un inédit « iceberg d’azote », Avi Loeb a suggéré qu’il puisse s’agir d’une fine membrane poussée par la lumière solaire, soit un artefact technologique extraterrestre.
Financé par plusieurs millions de dollars de dons, le projet Galilée surveille désormais le ciel en continu. Avec l’ingénieur mécanique Alex Delacroix, de Caltech, l’équipe a conçu un observatoire doté de caméras puissantes, de capteurs radio et d’un détecteur acoustique. Les données sont analysées à Harvard par une intelligence artificielle entraînée à écarter oiseaux, ballons, avions et satellites afin d’isoler tout comportement véritablement anormal, tandis qu’un second observatoire est assemblé dans le Colorado.
Des archives pré-Spoutnik à l’héritage de James McDonald
Ces travaux prolongent le combat mené dès les années 1950 par le physicien de l’atmosphère James McDonald, figure saluée par l’astrobiologiste Jacob Haqq-Misra. Jugeant le projet Blue Book de l’US Air Force superficiel, McDonald avait étudié le cas de Lakenheath, survenu en août 1956 en Angleterre : deux radars et l’équipage d’un avion C-47 volant à 1200 mètres d’altitude avaient suivi des objets filant à 19 000 km/h, capables de fusionner puis de se séparer. Opposé à l’astronome sceptique Donald Menzel, McDonald fut ridiculisé au Congrès américain en 1971 lors d’une audition sur la couche d’ozone. Discrédité et privé de financements, il s’est suicidé à 51 ans.
Alors que Donald Menzel avait expliqué le célèbre « carrousel de Washington » de juillet 1952 — une vague d’observations radar et visuelles au-dessus de la capitale américaine — par des inversions de température, des recherches dans les archives relancent l’énigme. À Stockholm, l’astronome Beatriz Villarroel a examiné 24 000 plaques photographiques prises à l’observatoire Palomar au début des années 1950, avant le lancement de Spoutnik en 1957 et l’ère des satellites humains. Elle y a découvert d’intrigants phénomènes transitoires : jusqu’à neuf points semblables à des étoiles apparaissant et disparaissant en une heure, ou cinq flashs alignés avec une probabilité aléatoire de 1 sur 10 000. Or, deux de ces apparitions multiples datent des 19 et 27 juillet 1952, pile pendant les deux week-ends du carrousel de Washington.
L’analyse des matériaux et la fondation Sol
L’enquête se déroule aussi en laboratoire. Vers 2012, Gary Nolan, professeur de pathologie à l’université Stanford, a été approché par la CIA et une société aéronautique pour utiliser son spectromètre de masse sur le sang de témoins d’ovnis, puis sur des matériaux physiques. Associé à l’astrophysicien et informaticien français Jacques Vallée, il a analysé des fragments issus du cas de Council Bluffs, dans l’Iowa. En 1977, onze témoins y avaient vu un objet lumineux larguer une demi-tonne de métal en fusion, un dossier abandonné par la NASA et l’US Air Force après l’exclusion d’un satellite russe ou d’une météorite.
En 2021, Gary Nolan et Jacques Vallée ont démontré que cet alliage industriel présentait un mélange incomplet d’éléments, une anomalie inexplicable sans fonderie à proximité. Pour qu’aucun chercheur ne reste isolé comme le fut James McDonald, Gary Nolan et Peter Skafish ont créé la fondation Sol. En fédérant physiciens, chimistes et biologistes autour de protocoles standardisés et de données en libre accès, cette coalition internationale érige enfin l’étude des PAN en discipline scientifique à part entière.
Source : Nat Geo France




























































